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BULLETIN

À AOCLÉTÉ VAGRICELTERE,

_ ARTS ET BELLES-LETTRES DE BAYEUX.

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Années 1852, 1853, 1854 rt 1855.

DERACHE , libraire, rue du Bouloy, 7. » BAYEUX.

St.-Ange Duvanr, imprimeur de la Société.

1858.

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BULLETIN

DE LA SOCIÉTÉ D'AGRICOLTURE, SCIENCES, ARTS ET BELLES - LETTRES

AVERTISSEMENT.

"La Société déclare qu’elle laisse aux Auteurs seuls la responsabilité des faits et des opinions contenus dans leurs Discours, Mémoires et autres écrits.

BULLETIN :

DE LA

SOULETÉ D'AGRICELTURE,

ARTS ET BELLES-LETTRES

DE BAYEUX.

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ANNÉES 1852, 1853, 1854 ET 1855.

PARIS. DERACHE , libraire, rue du Bouloy, 7.

BAYTEUX. St.-Ange DüUvANT, imprimeur de la Société.

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BULLETIN

DE LA SOCIÉTÉ

D’AGRICULTURE , SCIENCES, ARTS ET BELLES-LETTRES

BB BAYEUX. = SG Rene

+

SÉANCE GÉNÉRALE DU 24 JANVIER 18592.

Présidence de M. PEZET.

La séance est ouverte à deux heures après midi dans le grand salon de l'Hôtel de Ville.

Sont présents :

MM. Pezet, président, Déspallières, président honoraire, de Bonnechose et du Manoir, vice-présidents, Castel, secré- taire général, Georges Villers, vice-secrétaire général, Lam- bert, archiviste, Thieulin, trésorter, de Laboire, président de la 1" section, Le Sueur, vice-président, Tavigoy, vice- président de la section, Théodore Labhey, secrétaire , Bertot, vice-secrétaire, Ménigot, membre honoraire, Achard de Bonvouloir, Charles de Bonvouloir, Achard de Vacognes, Aveline, Barbey, Beaupré, Bence, Blanlot, Bouquet, de Bricqueville, (Carabeufs, de Chabrol, Coeffet, Costrel, Couillard, de Courson, Adalbert de Cussy, Daon , Declo- mesnil, Delarue (d’Arganchy), Adolphe Dejauney, Des- masures , Douesnel, Doullys, Urbain Dupont, Auguste Enault, Estienne, Etienne, Frédéric Féron, Fulgence Féron, Gardin-Néry, Godard, Guérin-Lacouture, Guilbert (de Com-

6 mes), Guilbert-Duclos, Octave Guillot, Hainault de Cante- lou , Hamelin-Desétables, Haudry de Soucy , Henneguy, Hervieu, Jahiet, Charles James, Charlemagne Jean Dela- mare, Théodore Jean Delamare, Médéric Labbey, de La- londe, Achille de La Rivière, Laurent, Marc Le Boulanger, Le Breton, Le Cavelier, Le Chartier, Gustave Le Couteulx, Le Duc, Le Guedois, Le Louvetel, Lélu, Le Mulois, Lau- rent Lemonnier , Le Pelletier de Molandé, de Lépesse , Amand Le Petit, Pierre Le Petit (de Longueville), Philippe Le Sueur, Le Verdier, Charles Le Verrier, Liénard, Londe, Mallet, Montégu , Mulot, Norbert Munier, Mutel, Neveux ; Niobey, Pelfresne, Pitard Dumesnil, Philippe, Alfred Poite- vin, Postel, Raisin, Regnauld, Salles, Senot, Siraudin, Aubin Simon, Suzanne, Tailpied, Thorel, Tillard (de Sal- len), de Toustain , Turgis, de Vilade, Michel Vimard, Henri Ygouf, membres.

Les procès-verbaux des deux dernières séances sont lus par le secrétaire général et adoptés sans réclamation.

DONS FAITS A LA SOCIÉTÉ PAR :

M. le Ministre de l'Agriculture et du Commerce : Annales agronomiques. Tome 11. —Paris, Gide et Baudry, 1851 ( juillet, août et septembre)

M. Quetelet : Rapport décennal sur les travaux de la classe des Lettres de l’Académie royale de Belgique , de 1840 à 1850, par M. A. Quetelet. Bruxelles, Havez, 1851, 22 p. in-8s ; Rapport décennal sur les travaux de la classe des Seiences de Académie royale de Belgique, par M. À. Quetelet. Bruxelles. Havez, 1851, 28 p. in-8° ; Rapportannuel sur les travaux de la classe des Beaux-Arts de l’Académie royale de Bel- gique, par M. A Quetelet. Bruxelles, Havez, 1851, 12 p. in-8e.

M. Travers : Concours de Poésie ouvert à l'occasion de l’inauguration de la statue équestre de Guillaume le Conquérant dans la ville de Falaiso. Falaise, Le Vavasseur, 1851, 24 p. in-8o.

M. Pillet : Notre-Dame de la Délivrande; par M. V.-E. Pillet. Ra- yeux, Delarue, 1851, 6 p. in-8c.

M. Clesse: Etudes météorologiques; par M. E. SE: Nancy, Va- gner, 1850, 32 p. in-8c.

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LA SOCIÉTÉ REÇOIT EN OUTRE LES PUBLICATIONS SUIVANTES :

1. Annales de la société royale des Beaux-Arts et de Littérature de Gand, Tome 1, 11 et 1. Gand, de Busscher frères, 1841, 1848, 1851, 3 vol. in-8”.

2. Annales de la Société d’Emulation du département des Vosges. Tome vit, 2e Cahier. Epinal, Ve Gley, 1851, 1 vol. in-8°.

3. Annales de la Société d'Agriculture, Sciences, Arts et Commerce du Puy. Tome xv, {er semestre de 1850.— Le Puy, J.-B. Gaudelet, 1851, 1 vol. in-8°.

4. Annales de l'Auvergne, Tome xxiv.— Clermont-Ferrand, Thibaut, Landriot frères , 1851 (mars et avril).

6. Annuaire de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux- Arts de Belgique. Années 1850 et 1851.— Bruxelles, Havez, 2 vol.in-12.

6. Bulletin de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux- Arts de Belgique. Tome xvi, partie ; tome xvu, re et 2e parties ; tome xvinr, Ÿre partie. Bruxelles, Havez, 1849, 1850, 1851, 4 vol. in-8c.

7. Bulletin de l’Athénée du Beauvaisis. Beauvais, C. Moisand, 1851 (fer semestre).

8. Bulletin de la Société centrale d'Agriculture et des Comices agricoles du département de l'Hérault. —Monipellier, Pierre Grollier, 1851, (avril, mai et juin).

9. Bulletin de la Société d'Agriculture, Industrie, Sciences et Arts du département de la Lozère. Nos 17, 18, 19 et 20.— Mende, J.-J.-M. Ignon, 1851.

10. Bulletin de la Société d'Agriculture, Sciences et Arts de la Sarthe. Le Mans, Ch. Monnoyer, 1851 (1er trimestre).

11. Bulletin de la Société d’Horticulture de Caen. Caen, ve Pagny, 1851 { juillet ).

12. Bulletin bibliographique des Sociétés savantes des départements. Paris, E. Thugnot et Cie, 1851 (no 4).

13. Catalogue des Livres de la bibliothèque de l’Académie royale de Belgique. Bruxelles, Havez, 1850, 228 p. in-8e.

14. Congrès scientifique de France, xvn° session tenue à Nancy en sep- tembre 1850. Nancy, Vagner, 1851, 2 vol. in-8e.

15. Coutumes locales du Bailliage d'Amiens rédigées en 1507 , publiées d'après les manuscrits originaux par M. A. Bouthors. Tome n°, série. Amiens, Duval el Herment, 1849, 188 p. in-4°.

16. Extrait des travaux de la Société centrale d'Agriculture du dépar- tement de la Seine-Inférieure. cxxe cahier Rouen, À. Péron, 1851 (ter trimestre ).

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17. Mémoire de la Société des Antiquaires de Picardie. Tome 1x. xet x1 Amiens, Duval et Herment, 1848, 1850, 1851, 3 vol. in-8°.

18. Mémoires de l’Académie nationale des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse. série, tome {er.— Toulouse, Jean-Mathieu. Douladoure, 1851.

19. Mémoires de l’Académie nationale de Metz. xxxrre année (1850-1851). Metz, Lamort, 1851, 1 vol, in-8e.

20. Mémoires de la Société impériale d'Archéologie de St.-Pétersbourg. aus (vol. v, no 1er). —Sl.-Pétersbourg, 1851, 1 vol. in-8.

21. Mémoires de la Société archéologique du midi de la France. Tome vi (2e, 3e, 4e, et 6e livr.).— Toulouse, Augustin Manavit, 1851.

22. Recueil des Actes de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux. 13° année. Bordeaux, Gounouilhon, 1851 (2° trimes- tre ).

23. Recueil encyclopédique d’Agriculture publié par MM. Boitel et Lon- det. Tome 11, no 1er.— Versailles, Monlalant-Bougleux, 1851.

24. Recueil des publications de la Société havraise d'Etudes diverses des 15°, 16° et 17° années (1847 à 1850).—Havre, Alph. Lemale, 1851, 152 p. in-80.

25. Société d’Agricullure, du Commerce, des Sciences et des Arts de Boulogne-sur-Mer. Séance trimestrielle du 9 novembre 1850. Boulogne, Berger frères, 1850, 64 p. in-8.

26. Société archéologique de Béziers. Séance publique du 29 mai 1851 et Programme des Concours de 1852.—Béziers, Mlle Paul, 1851, 46 p. in-8”.

27. Tables générales des Mémoires de la Société d'Agriculture, Com- merce, Sciences et Arts de la ville de Mende.—Mende, J.-J.-M. Ignon, 72 p. in-8e.

DÉLIBÉRATIONS.

CHEMIN DE FER DE PARIS A CHERBOURG.

L'ordre du jour appelle la discussion d’une délibération concernant le chemin de fer de Paris à Cherbourg.

M. le Président expose que, d’après des renseignements qui lui sont parvenus, la question du chemin de fer de Paris à Cherbourg serait sur le point de recevoir une solution défi- nitive; quele principe paraît être admis par le Gouvernement ;

Vu

mais que le tracé serait encore en discussion , à cause des prétentions contraires de plusieurs villes et localités impor- tantes; que notre pays doit aussi élever la voix dans un débat qui l'intéresse à un si haut point, et réclamer itéra— tivement la direction naturelle que la configuration, la nature et la fertilité de son sol indiquent, c’est-à-dire par Bayeux, Isigny et Carentan, direction qui est incontestablement la plus courte, la plus économique et la plus rationnelle; que la So- cieté d'Agriculture, qui s’est déjà occupée plusieurs fois de cette question vitale, ne peut rester indifférente et silencieuse au moment décisif. M. le Président ajoute qu'il a cru devoir convoquer d'urgence la Société, afin qu’elle puisse exprimer son opinion et ses vœux touchant une affaire qui tient tous les esprits en suspens dans l’arrondissement; et il présente

à l’Assemblée un projet de délibération qui est adopté en ces termes :

La Société d'Agriculture, Sciences, Arts et Belles-Lettres de Bayeux,

Vu ses délibérations des 25 janvier 1845, 7 février 1846 et 11 janvier 1851 ;

Considérant qu’au terme paraît être arrivée en ce moment la solution de la question du chemin de fer de Paris à Cherbourg , il importe que la Société d'Agriculture de Bayeux, qui représente la masse des intérêts agricoles et commerciaux du pays, exprime son vœu sur Ja direction que ce chemin doit suivre à partir de Caen pour arriver à Cherbourg ;

Considérant que le chemin de fer de Paris à Cherbourg n’est que le com- plément de la grande idée de l’empereur Napoléon de placer un puissant moyen de force et d’agression en face de l'Angleterre, qui possède sur l’autre rive de la Manche ses principaux établissements maritimes ; que son établissement permettra d’amener en quelques heures des hommes et des munitions en cas d’attaque subite de ce port, et remplacera les moyens coûteux ‘de défense projetés pour sauvegarder ses arsenaux contre les ap- proches de l’ennemi ;

Que le but de cette ligne stratégique sera d'autant mieux atteint que la ligne à parcourir sera plus courte et plus directe;

Qu'il est évident, ainsi qu'il a été reconnu dans tous les projets étudiés sur ce chemin, que letracé de Caen à Cherbourg, en passant par la ville

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de Bayeux, est le seul qui satisfasse à cette double condition, et que sous ce rapport il n’est pas possible que ce tracé rencontre une opposition sérieuse ; |

Considérant, sous un autre rapport, que cette ligne directe ne présente ni de Caen à Bayeux, ni même de Bayeux à Valognes, aucune courbe sen- sible, aucune difficulté de terrain;

Que toute direction qui éloignerait le chemin de fer de la villede Bayeux aurait le double inconvénient : d’augmenter la longueur du parcours dans une proportion considérable ; d’ajouter notablement aux dépenses de confection, non-seulement à cause du prolongement des distances, mais à cause de la constitution géologique et orographique du pays et des travaux d’art à confectionner;

Qu'elle aurait encore cet autre inconvénient de s’écarler du but national qui a présidé à la création du chemin de fer de Paris au littoral de la Manche, puisqu'elle s'éloignerait de ce littoral; que nos établissements maritimes secondaires resteraient exposés aux surprises de l’ennemi : sur- prises rendues d’autant plus faciles que la vapeur appliquée à la navigation permettrait de débarquer en tout temps et promptement des troupes sur la plupart des points de la côte ;

Que tous ces résultats ont déjà été signalés dans l’avant-projet des ingé- nieurs des ponts et chaussées, dressé en 1845, et dans l'avis de la Commis- sion d’enquête du département du Calvados, en 1846;

Considérant qu'il est reconnu, que de toute la ligne de Caen à Cher- bourg, le tronçon de Caen à Bayeux est le seul qui puisse offrir soit par les marchandises transportées, soit par le nombre des voyageurs des avan- tages réels à la compagnie concessionnaire, ou au Gouvernement ; qu'il est établi par les relevés faits en 1845 et années antérieures qu’année courante le nombre des voyageurs circulant sur cette ligne dépasse 135,000 et que plus de 40,000 tonnes de marchandises suivent la même direction ;

Considérant que pour atteindre le but national et politique que s’est pro- posé la loi de1846, il ne suffit pas que la ligne passe par Bayeux; que Îles motifs qui précèdent démontrent aussi qu’à partir de cette ville, la voie de fer doit atteindre la vallée d’Aure, traverser la ville d’Isigny et franchir la Vire au pont du Petit-Vey ;

Que cette direction est la seule convenable au point de vue stratégique ; qu'elle est celle qui offrira le plus de bénéfices à l’entreprise par la circula- tion des voyageurs et des marchandises ; qu'elle est commandée aussi par des considérations puissantes au point de vue des intérêts du commerce et de l’agriculture ;

Considérant en effet que la ville d’Isigny que traverserait cette ligne cst le centre d’un vaste mouvement d’affaires ;

Que son port, placé à l'embouchure de deux rivières, la Vire et l’Aure,

= 1 est un les plus fréquentés du Calvados ; que son commerce de salaisons et de beurres est entretenu par un marché très-fréquenté ; qu’on y transporte également de tous les points de la contrée des bois de chauffage, des pommes, des poteries de diverses fabriques, des denrées, pour être ensuite exportées dans les colonies ou les divers ports de France, par les bâtiments du com- merce ;

Considérant, sous un autre rapport, que la dépréciation considérable des produits des herbages du Bessin est un fait malheureusement trop avéré et qui se traduit par l’abaissement des locations dans la proportion énorme du. quart au tiers des fermages; qu'indépendamment des circonstances politiques , elle est due à la privation de chemin de fer qui ne nous a pas permis de lutter, avec des moyens égaux, contre la concurrence faite à nos marchandises et à nos denrées par les départements rivaux, mis en posses sion de cette voie rapide de communication depuis plusieurs années ;

Que la fabrication des beurres est l’industrie la plus tmportante de la contrée ; qu’elle représente pour les cantons d’Isigny, Trévières, Balleroy, Ryes et Bayeux des valeurs annuelles évaluées au moins de 6 à 7 millions ;

Que la rapidité ou la lenteur du transport du lieu de fabrication au lieu de consommation ajoute à la valeur de cette marchandise ou la diminue ; qu’il est évident que si le chemin de fer s’écartait de la contrée de produc- tion, les beurres du Bessin ne pourraient pas profiter des avantages du che- min de fer de la Basse - Normandie, et continueraient à succomber sous la concurrence que menace d’aggraver encore l’achèvement prochain de la ligne de l'Ouest ;

Qu'il en serait de même pour les bestiaux gras destinés aux marchés d'approvisionnement de Paris et qui, sortant des pâturages du Bessin et lais- sés à une trop grande distance du chemin de fer, resteraient dans les con- ditions ruineuses ils sont aujourd’hui.

Qu'il n’en est pas des beurres et des bestiaux comme des autres produc- tions ; que les premiers sont destinés à la consommation de la capitale, leur principal et leur plus productif débouché; que les autres denrées ne sont pas pour la plupart destinées à être exportées hors d’un rayon restreint : qu’ainsi pour les premiers l'éloignement du chemin de fer équivaudrait à une privation, les placerait dans une infériorité qui consommerait la dé- préciation irréparable des produits de nos herbages ;

Que cependant ces propriétés ont été estimées et l’impôt réparti alors que le pays avait pour ses beurres et pour ses bestiaux, à raison de sa proximite des grands marchés , notamment de celui de Paris, le privilége presqu’ex- clusif de leur approvisionnement ;

Considérant que toutes ces raisons démontrent que les intérêts pu- blics sont dans cette question liés aux intérêts particuliers de notre arron- pissement ; que cette coïncidence heureuse lui garantit quelc Gouvernement

= 12

accucillera la direction proposée, qui sauvegardera de la décadence dont est menacée une contrée que reeommande d’ailleurs sa soumission aux : lois, son respect de l’ordre et de l’autorité, dont elle vient de donner de nouvelles preuves ;

Offre au Prince Président de la République l'expression de sa reconnais- sance pour les intérêts bienveillants dont il est animé en faveur de l’établis- sement du chemin de fer de Paris à Cherbourg, et émet le vœu :

Que le chemin, en sortant de la gare de Caen, soit dirigé sur la ville de Bayeux, conformément à l’avant-projet des ingénieurs des ponts et chaussées, dressé en 1845, et à l’avis de la Commission d'enquête du dépar- tement du Calvados, en date du 16 février 1846 ;

Qu'à partir de Bayeux, le railway suive la direction naturelle que la configuration et la nature du terrain lui ont tracée, c’est-à-dire par Zsigry et le pont du Petit-Vey.

Plusieurs communications étaient à l’ordre du jour; mais l'heure avancée oblige d'en prononcer l’ajournement.

La séance est levée à quatre heures.

0 NOTICE

SUR LA VIE ET LES ÉCRITS

ROLAND DES TALENTS.

CHANOINE DE BAYEUX ,

PAR

M l'abbé LAPFETAY ,

DOCTEUR ÊS-LETTRES, MEMBRE TITULAIRE DE LA SOCIÉTÉ.

Lue en séance de la Section des Sciences, Arts cet Bclles-Lettres.

Messreuns,

La vie et les travaux des hommes distingués chez lesquels on trouve un beau talent au service d’un noble caractère, est pour le corps auquel ils ont appartenu un précieux héritage que celui-ci doit se montrer jaloux de recueillir. C'est pour lui un devoir et un honneur d’arracher leur nom à l’oubli de la tombe, surtoat quand ils ont laissé des écrits que leur im- portance historique et leur mérite littéraire recommandent à l'attention des savants. C’est à ce titre, Messieurs, que je viens appeler la vôtre sar un de nos vénérables prédécesseurs du xv° siècle aussi remarquable par son zèle et sa piété que par son savoir et son éloquence, sur un lettré de la même famille que les Érasme et les Scaliger, mais qui, fidèle à l'esprit de sa vocation , semble n'avoir pris la plume que pour édifier ses collègues, donner de sages conseils à ses amis, encourager le goût des lettres , traiter soit en son nom, soit au nom de

= AA

son évêque, avec les plus illustres personnages, et qui ne cessa de confondre dans son dévouement les intérêts de l’E- glise et ceux de la patrie : Il se nommait Roland des Talents. Il nous reste de lui quarante-sept opuscules, tous en latin et manuscrits. Îls ont été réunis en un volume in—-4° qui com- prend soixante-quatre feuillets en parchemin. L’écriture est celle du xv° siècle, avec des initiales coloriées et enluminées. Indépendamment des mutilations dont ce volume porte la trace, la pagination des feuillets prouve que plus de la moitié de l’ouvrage a péri; car le soixante-quatrième feuillet, qui se termine par une lettre inachevée, porte le n°127. Toutefois il me paraît impossible de supposer que le manuscrit actuel en ait contenu un si grand nombre; il n’est lui-même qu’un recueil d’anciens débris. Ïl est probable qu’il fut enlevé à la bibliothèque du Chapitre à l’époque cette bibliothèque fut pillée par les protestants. Un siècle plus tard, M. Le Febure, curé la Haye-Piquenot, l’ayant trouvé entre les mains d’un paysan, en fit don, en 1690, à M. Petite, official de Mg" de Nesmond, et M. Petite s’en dessaisit en faveur du Chapitre, à la Bibliothèque duquel il appartient aujourd’hui. Telle cst l’origine de ce manuscrit, attestée par plusieurs ins- criptions que M. Petite et M. Le Febure y ont eux-mêmes annexées. |

Nous avons déjà nommé l’auteur, et il nous tarde de vous le faire connaître. C’est dans ses écrits que nous avons trouvé les particularités les plus intéressantes de sa vie. Comme la plupart de ses opuscules ont trait à des affaires dans les- quelles il à joué un rôle important, à des événements histo- riques auxquels ila pris une part honorable, ils vont nous éclai- rer sur les qualités et les tendances de son esprit, en même temps qu’ils nous révèleront la vivacité de sa foi, l’ardeur de sa charité et de son patriolisme, la droiture et la fermeté de son caractère; mais auparavant, je crois devoir placer ici,

sl, =

comme introduction, le petit nombre de renseignements bio- graphiques que j'ai pu recueillir sur son compte, soit dans les historiens, soit dans les manuscrits.

Roland des Talents et Antoine son frère étaient originaires du Milanais. Zanon de Castiglione, leur compatriote, étant monté en 4434 (‘) sur le siége de St.—-Exupère, les appela auprès de sa personne, et les pourvut l'un et l'autre d’un canonicat. Il nomma Roland à la prébende du Locheur, et Antoine à celle d’Arry. Je ne sais à quel propos Hermant fait remarquer que Roland avait reçu l’ordre du sous-diaconat , car l’obituaire de la Cathédrale donne aux deux frères le titre de chanoine prêtre, auquel il ajoute pour Roland celui de sous-doyen. Îls montrèrent l'un et l’autre beaucoup de zèle et de piété dans l’exercice de leurs fonctions; ils furent mis au nombre des fondateurs, et inhumés sous une même tombe dans une chapelle qu'ils avaient restaurée et dotée en l’hon- neur de la Conception de la très-sainte Vierge. C’est ce que nous apprend leur épitaphe : Hermant ajoute qu’ils y avaient fait construire une sacristie, et augmenté la rétribution des douze Heuriers ou chantres du chœur qui desservaient cette chapelle. (*) Enfin, d’après une note manuscrite de M. Petite, Roland aurait non seulement doté, mais institué ces douze

(‘) Hermant dit en 1432, mais, d’après le P. Richard, Zanon prit posses- sion par procureur le 26 mai 1434. V. Dictionnaire des Sciences Ecclé- siasliques.

(*) Les douze heuricrs étaient prètres : L'abbé Beziers dit, dans son His- Loire sommaire de la ville de Bayeux que les six premiers étaient appelés Hauts Vicaires ou Vicaires du chœur, et qu’ils siégeaient dans les hautes stalles avec les chanoines ; mais un mémoire du xvure siècle qui fait partie des manuscrits inédits du mème abbé Beziers, et dont je dois la communi- cation à l’obligeance de M. G. de Villers, distingue les douze Heuriers cha- pelains, des Vicaires du chœur, assigne aux premiers la chapelle de la Con- ception et à ceux-ci la chapelle St.-Martin, qui en effet est appelée Capella vicariorum dans le Pouillé du xive siècle, connu sous le nom de livre Pelut.

10 officiers, dont Hermant fait remonter l’origine à l’épiscopat d'Odon de Lorris; je n’ai pu éclaircir ce dernier point (‘).

Quoiqu'il en soit, il est certain que Roland et Antoine des Talents ont été inhumés dans la chapelle de la Conception. Au témoignage d’Hermant, confirmé par la note de M. Petite, se joint la déclaration de l'obituaire qui fut rédigé en 1586, par ordre du trésorier Jean Duchâtel. Voici ce qu’on y trouve a la date du 15 janvier, et à celle du 3 mai :

415 janvier.—Di Mi Antonii de Talentis Canonici Sacerdo- tis, cum processione pecuniarià in capellà Conceptionis B. M. ubi jacet. |

3 mai.—Mi Rolandi de Talentis Subd. Canonici Sacerdo- tis.... Cum tribus processionibus, videlicet in primis et se- cundis vesperis festi, et in miss sui obitüs. Cum toto lumi- nari pauperum (*) in capellà Conceptionis, ubi etiam fiunt dic- processiones l‘).

Ce point une fois établi, il nous reste à chercher la place qu’occupait autrefois dans l’Eglise la chapelle de la Concep- tion. Il n’en est pas fait mention dans le livre Pelut; sans doute parce qu'aucun bénéfice n'y était alors attaché. Her- mant ne nous en dit rien, sinon qu’elle était située du côté droit ; l'abbé Béziers ne la nomme pas dans son histoire de Bayeux; mais il existe dans les manuscrits inédits de ce dernier deux Mémoires sont indiquées par ordre les cha- pelles de la Cathédrale. Or ces deux Mémoires, l’un du xvir siècle que j'ai déjà cité, l’autre sans date, mais évidem-

(*) Rolandus de Talentis Canonicus da Locheur, sepultus in capellä Con-

ceptionis B. M. V. quæ erat duodecim horariorum chori gwos fundavif. ( Note de M. Petite.)

(*) Le Inminaire que fournissait en certaines circonstances la confrérie chargée de pourvoir à la sépulture des pauvres.

(*) Hermant place l’obit de Roland le 11 de juin, ce qui prouve une fois de plus que cet auteur ne doit inspirer aucune confiance quand on n’a pas les moyens de le contrôler.

= 17 ment plus ancien, s'accordent à placer la chapelle de la Con- ception du côté droit, entre la chapelle Saint-André et la chapelle Saint-Thomas (transept méridional). Il en résulte que c’est la sacristie de la Paroisse qui occupe aujourd'hui la place qu’occupait au xv° siècle la chapelle de la Conception, « ea laquelle, dit le plus ancien de nos deux manuscrits, il y a douze officiers, autrement Heuriers, lesquels doivent se trouver et assister aux Heures qui se font au Chœur de céans.» L'astre manuscrit, après avoir donné les mêmes renseigne- ments, ajoute que la chapelle de la Conception ayant été changée en sacristie, on la divisa en deux parties, l’une des- tinée aux dignitaires el aux chanoines , l’autre aux simples prêtres, et qu’on y substitua pour le culte la chapelle Saint- Sébastien, la première dans la nef du même côté ("). A quelle époque précise eut lieu cette transformation ? C’est ce que je ne saurais déterminer : je dirai seulement qu’elle est posté- rieure au xvi° siècle et antérieure au xvim°.—D'abord, elle est postérieure au xvi° siècle. Il est vrai que dès le xv° siècle, l’abbé des Talents avait fait construire une sacristie dans la partie de l’Eglise qui fut alors dédiée à ka mère de Dreu sous le vocable de la Couception ; mais la chapelle conserva néan- moins son caractère liturgique. C’est évidemment comme cha- pelle et non comme sacristie, que ses deux bienfaiteurs la dotèrent en la restaurant ; d’ailleurs nous avons vu qu’à la fin du xvi° siècle le clergé y venait en procession le jour anni- versaire de leur obit : cette preuve est décisive. En voici une autre tirée du monument lui-même, et qui ne l’est pas moins. Comme la grande sacristie, vis-à-vis de laquelle elle est située, l’ancienne chapelle de la Conception est séparée de la galerie latérale correspondante par une clôture en pierre du

(*) Ce Mémoire écrit presque tout entier en latin, et qui contient plu- sieurs indications démenties par le Pouillé, a été traduit et abrégé par Hermant, dans le volume manuscrit que possède la Bibliothèque de Caen.

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xu° siècle. On y pénètre par une porte cintrée qui a tous les caractères du xv°. Mais au-dessus de cette porte, en se rap- prochant de l’abside, on voit sur la paroi externe de l’en- ceinte murale la trace d’une seconde ouverture maintenant bouchée; cette ouverture , de forme rectangulaire, confirme ce qui a été dit du partage de la chapelle en deux sacristies, à l'époque le culte y fut supprimé. Elle est certainement contemporaine de ce partage qui la fit juger nécessaire; et son seul aspect, la manière dont elle fut improvisée aux dé- pens de la muraille, montrent suffisamment qu’on ne doit pas en reporter l’origine au-delà des limites qui nous sont tracées par les indications de l’obituaire.—En second lieu, la suppression du culte dans la chapelle de la Concep- tion est antérieure au xviu° siècle, car le mémoire dont nous avons déjà parlé, et qui porte la date de 1681, présente cette suppression comme un fait accompli.

La chapelle n’a pas changé de destination depuis cette épo- que. L'ancien partage a été maintenu; seulement les deux pièces communiquent entre elles; des deux portes extérieures on n’a conservé que la plus ancienne, et dans la partie ré- servée au clergé, on a placé un parquet et des armoires. Le sieur Yvory, gardien. de la Cathédrale, m'assure qu’il existe sous le parquet une pierre sépulcrale de grande dimension, portant une double effigie, et entourée autrefois d’une ins- cription dont il reste quelques traces. Cette tombe est, sans aucun doute, celle de nos deux chanoïines ; car ils étaient, dit Hermant, représentés en habit de chœur sur leur tombe com- mune, autour de laquelle on lisait l'inscription suivante : ic jacent SMagistri Rolandus Gubdecanus et Antonius de La- lentis, fratres, Alediolanensis Disecesis, canonici huius ve- nerabilis Éccleste, qui dotaverunt et reparare feccrunt Capellam istam in honorem Conceptionis Beatissime Virgi- nis Marie; qui obierunt, vidclicet prefatus Subdecanus

=. 10 —>

anno Domini millesimo cecclxkm® , septima feria mensis mait, et prefatus Antonius anno domint millesimo cecclexom° die x januarti. Oretis pro animabus illorum.

J'ai demandé à Mg’ l’Evêque de Bayeux, avec l’assentiment et au nom du Chapitre, que cette épitaphe, ou du moins une inscription équivalente, soit rétablie, le plus près qu’il sera possible de la tombe des deux frères, et je suis heureux d’a- jouter que ma demande a été favorablement accueillie du Prélat (‘.

{*) Après avoir entendu la lecture de ce travail la Société Académique de Bayeux a chargé une commission de rechercher si en effet il ne resterait pas sous le parquet et les armoires de la sacristie quelques vestiges de l'inscription citée par Hermaut. Les commissaires se sont transportés à l'endroit indiqué par le sieur Yvory, et y ont découvert une pierre tombale de 3e 33 de long sur 1" 62 de large, dont le milicu coïncide avec l’axe de k voûte. La pierre est intacte; mais il n’y reste que sept mots de l'inscription, à l'angle Sud - Ouest qu’une armoire a protégé et couvre encore aujourd’hui. Du reste, ces sept mots suffisent pour lever loutc in- certitude. La tombe est orientée, comme le prouve la disposition des arca- des ou pinacles qui couronnaïent les deux effigies, et dont la double em- preinte est nellement accusée à l’extrémité oceidentaie du monument. M. E. Lambert a bien voulu dessiner ces précieux vestiges, qui, joints à nos autres documents, fixent d'une manière incontestable, la place qu'occupait autrefois dans la Cathédrale la chapelle de la Conception. Pour en perpétuer le sou- venir, l'inscription suivante sera gravée aux frais du Chapitre sur le mur qui sépare la sacristie actuelle de la chapelle St-Thomas :

IN MEDIO HVJVS CAPELLÆ, EODEMQVE SEPŸLCHRO, JACENT Rocanpvs ET ANTONIVS DE TALENTIS, FRATRES, MEDIOLANO ORIVNDI, EccLesiÆ DBaAïoC. CANONICI, QUI HANC CAPELLAM IN HONOREM CONCEPTIONIS B. M. V. RESTAVRATAM DOTAVERYNT ; QVORVM PRIOR SVBDECANYS, VARIORVMQVE OPVSCVLORVM AVCTOR, OBIT VAI0 DIF Mail, ANNO M.CCCC.LXXHIE, | ALTER VERO XV DIE JANUARIT, ANNO M.CCCC.LXXVIN

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Avant d’être à Bayeux la lumière et l’ornement du Chapitre, Roland occupait un rang distingué dans sa patrie, el son mé- rite était apprécié par ses concitoyens. Nous en avons pour preuve la première pièce de son Manuscrit. C'est un frag- ment de discours adressé par lui au nom de la ville de Milan à un empereur d'Allemagne qui était venu visiter la Lombar- die. Quel est cet empereur? C’est ce que le discours ne nous apprend pas ; il n’y est désigné que par les mots Serenissime Cæsar. Mais en comparant les indications fournies par le texte même du manuscrit à celles que nous trouvons dans l’histoire contemporaine, il est impossible de ne pas recon- naître Sigismond. |

D'abord ce fut en 1431 (‘), c’est-à-dire une année au moins avant l’époque Roland quitta le Milanais que Sigis- mond vint se faire couronner à St.—-Ambroise; et le ton du discours est tout-à-fait en harmonie avec le caractère d’une pareille solennité. L’orateur félicite le prince de ses efforts pour rétablir la paix, « pacatas provincias » pour réprimer des fureurs injustes ; « ad comprimendos iniquos furores suscepta arma » ceci peut s'appliquer à la lutte de Sigismond contre les Turcs et les Hussites. Il le remercie d’avoir quitté ses états dans un âge avancé, « ætate jam prohibente » pour venir au secours de l'Italie en proie aüx horreurs de la guerre, pour délivrer le Duc son fils de l’oppression de ses voisins. Or l'histoire nous apprend que Sigismond avait 64 ans (*) lors- qu'il vint en Lombardie appelé par le Duc Philippe-Marie Visconti, dont les états voisins inquiétaient la puissance. Il est vrai qu'après avoir appelé l'Empereur à son secours, le Duc lui témoigna de la défiance, et refusa même de communiquer avec lui; mais les orateurs ne sont pas obligés de dire en public tout ce que l'histoire est chargée de nous apprendre.

(‘) V. Histoire univers. de M. Cantu. T. 12. (*) H mourut on 1437 à 70 ans.

Toutefois, s’il faut ea croire l’organe de la grande cité, l’Em- pereur l’a plutôt protégée par le prestige de son nom que par la terrear de ses armes : « non dicam favoribus armorum, sed solà famä potentem fecisti. » Cette déclaration tant soit peu emphatique pourrait bien n'être qu’un artifice oratoire servant à déguiser un reproche; car il paraît que Sigismond n'avait avec lui que deux mille chevaux, et que la simplicité de cet appareil le fit mépriser des Lombards à l'attente desquels il ne répondait pas. Ce n’est donc pas sans motif que l’orateur nous montre en perspective les troupes germaniques et hongroises, « feroces et armis indomitos populos » prêtes à marcher au premier signal de l'Empereur, tandis que la flotte du roi d'A- ragon attaquera les Vénitiens sur leur élément. Le reste de ce curieux fragment renferme des considérations générales sur. les avantages de la paix, les maux qu’enfante l’anarchie, la mission providentielle que les princes ont reçue de Dieu pour les empêcher ou les guérir. On voit qu’en écrivant cette ha- rangue l’auteur s'est inspiré de celle que Cicéron prononça devant un autre César à l’occasion du rappel de Marcellus. Les expressions et les tournures familières à son modèle re- viennent à chaque instant sous sa plume, et donnent à sa période quelque chose de cette pompe majestueuse qui ca- ractérise le style de l’orateur romain. Je ne puis résister an plaisir d'en citer un exemple : « Cùm aliquid piè aut mansuetè gestum audimus, id non modo verbis extollimus, verùm singulari quodam ardore veneramur et amamus. Quo— circà, si tantùm animari atque incendi videmur amore pris- corum hominum quos legimus aut sentimus mansuetudine flo- ruisse, quibus te laudibus efferemus , quem præsentem vide- mus, cujusque singularem humanitatem tantis beneficiis expe- rimur (‘)!»

(*) Un acte de vertu , un trait de clémence que nous entendons raconter n’obtiennent pas seulement nos éloges; ils nous inspirent du respect ; ils

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Le duc Philippe-Marie, sous le gouvernement duquel ce discours avait été composé, mourut sans enfants légitimes vers 1447. Le mode de succession n’étant pas réglé d’une ma- nière positive, les Milanais prirent le parti d’écarter tous les prétendants, et proclamèrent la république ambroisienne. I fallait que Roland eût laissé à ses concitoyens une haute idée de son patriotisme, car ils crurent devoir lui notifier le chan— gement qui était survenu dans les destinées de son pays. Touché d’un souvenir si honorable, Roland s’empressa d’y répondre par l'expression de sa gratitude. Il se réjouit d'ap- prendre que Milan a rétabli son ancien gouvernement popu- laire, et échappé à la domination des ennemis qui l’envi— ronnaient : « circumstantes undiquè præpotentissimos hostes, quibus vix unus orbis suflicere potuisset. » Il félicite les chefs d’avoir exercé assez d’ascendant sur la multitude pour prévenir les désordres presque inséparables des révolutions. Milan a des défenseurs qui, sous le rapport de la prudence et du courage, ne le cèdent en rien aux Torquatus, aux De- cius et aux Scipion. Malgré sa longue absence et son éloi- gnement , il n’a rien de plus à cœur que la tranquillité et Ja grandeur de sa patrie; car, comme le dit Cicéron : « omnes omnium caritates patria una complectitur.» L’exemple de ses ancêtres si dévoués au bien publie lui fait un devoir de rester fidèle à ces nobles sentiments. On ne peut qu’applaudir à la modération et à la dignité d’un pareil langage.

Sans oublier ce qu’il devait à sa terre natale, Roland ne se montra pas moins attaché à sa nouvelle patrie, et il en défendit les intérêts avec un zèle digne des plus grands éloges. A l’époque il vint se fixer à Bayeux (1433

excitent en nous une chaleureuse sympathie. Si donc la lecture ou le sou- venir des actions par lesquelles les anciens ont signalé leur mansuétude nous transporte pour eux de l’amour le plus vif, quels éloges vous décerner, à vous que nos regards contemplent, à vous dont la générosité incomparable nous prodigue de si grands bienfaits !

9 ou 1434), une partie de la France subissait le joug des An- glais, et appelait de tous ses vœux la fin d’une guerre qui la ruinait depuis près d’un siècle ; elle trouva bientôt dans le nouveau chanoine un éloquent interprète de ses trop justes doléances. Des conférences s’étaient ouvertes à Paris entre les plénipotentiaires des deux nations rivales. Roland prolita de cette circonstance pour écrire aux princes chréliens, et les engager à conclure la paix. Il commence par déclarer que cette paix, dont il sollicite la conclusion, importe au repos du monde. La lutte acharnée que soutiennent l’un contre l’autre deux états si puissants est un malheur pour l'Église et pour toute la chrétienté ; elle encourage les agressions des infi- dèles, c’est donc un devoir pour les princes chrétiens de ne pas la prolonger davantage. Le discours est divisé en trois parties. Dans la première l’orateur décrit la situation lamen— table de la chrétienté; Dans la deuxième il peint les incon- vénients de la guerre ; Dans la troisième il leur oppose les avantages de la paix. J'ai dit qu’il possédait à un haut degré le sentiment de la période; ici je suis contraint d’ajouter qu'a l'exemple des humanistes de son siècle, il ne se défend pas assez du lieu commun, quelquefois même il paraît s’y com- plaire. Il débute par une pensée remarquable : c'est que la guerre est toujours un crime quand elle n’est pas une néces- sité, fût-elle dirigée contre les infidèles. Îl flétrit ce procédé barbare en invoquant tour à tour les principes du christia- nisme, les enseignements de la philosophie, l'autorité de l’ex- périence. Après avoir cité l'exemple de la Grèce et de Car- thage, rappelé la chute de Persée et la mort d'Alexandre, de manière à prouver que l’histoire de l'antiquité lui est aussi fa- milière que sa littérature, il aborde enfin les arguments tirés de la situation présente; ou plutôt c'est la patrie elle-même qui intervient pour montrer ses blessures et raconter ses malheurs : « vobis vulncra, vobis longas ærumnas ostentat ;

2606 audite proclamantem, et humi procumbentem.» Malheureuse- ment cette prosopopée, qui n’est pas sans grandeur, aboutit à des détails vulgaires, que les historiens anciens entremélaient quelquefois à leurs harangues, et dont César se moquait avec beaucoup de finesse, en répondant à certaines déclamations de ses adversaires dans l'affaire de Catilina. « Quid memorem innocentium turbam veluti pecudes gladiis impiorurm truci- dari? Quid raptas virgines ?.... Quid eversa templa, deserta rara, incultos agros, deletas urbes? etc. l'}» Ne croirait-on pas entendre Quintius Capitolinus reprocher aux Romains par la bouche de Tite-Live, les suites funestes de leurs dissensions? L’éloge de la paix, destiné sans aucun doute à augmenter par la puissance du contraste l'effet de ces sombres tableaux, se compose d’abord de tous les textes de la Sainte- Ecriture pro- pres à nous inspirer l'amour de la paix, à nous en faire sen- tir le prix. A ces textes habilement groupés, et quelquefois commentés avec bonheur succèdent des considérations philo- sophiques. La paix est un si grand bienfait, que, malgré la divergence apparente de nos désirs, elle est toujours le but suprême auquel nous aspirons. Le guerrier oserait -il faire exception à la loi commune ? Ce n’est pas pour exter- miner ses semblables qu’il doit tirer l’épée, mais uniquement pour rétablir ou consolider la paix. La paix est la reine du monde, et la source de tous les biens. «Tu individuæ Trinitatis socia; in te omnes Angeli exultant.. Tu astrorum motus con- gruenti ratione componis... Te quæcumque in terrà germi- nant, te volucres rapidæ, te sylvestres feræ, te monstra marina colant et affectant... Tu principatus et regna ex ba mili et infimo loco in sublimè provehis ; sine te nihil jucun-

(‘) Rappellerai-je le {massacre impie d’une foule d’innocents égorgés comme un troupeau de bétail? Peindrai-jé l’enlèvement des jeunes filles, la destruction des temples, les campagnes abandonnées et laissées sans cul- ture, les villes saccagées ? etc.

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dum ; sine te corruunt et dilabuntur omnia(‘). » Cette longue énumération, surchargée de détails exubérants dont je sup— prime la plus grande partie , rappelle à certains égards le passage des Tusculanes consacré par Cicéron à l’éloge de la philosophie ("). Ce sont de part et d'autre les mêmes procé- dés, et presque les mêmes formules. Il est évident que le second morceau a servi de modèle au premier; mais qui distinguera toujours les auteurs du siècle d’Auguste, c'est leur irréprochable pureté, une sobriété contenue dans de jus- tes limites, un tact exquis dans le choix des détails, qualités auxquelles leurs imitateurs d’une autre époque ont souvent substitué l’abus de lhyperbole, une abondance fastidieuse, et celte affectation de tout dire qui ne leur permet presque ja- mais de s’arrêter à propos. L'abbé des Talents n’est pas exempt de ces défauts ; nous venons d’en avoir la preuve; mais il faut avouer qu'il les rachète par des qualités très-re- marquables ; son style qui réunit habituellement la précision à l'élégance , prend de l’énergie quand il s’élève contre ceux que ses exhortations trouveraient insensibles, et qu'il les cite au tribunal de Dieu. « O cæcitatem incradibilem ! 6 demen- tiam inauditam ! ferrei estis, nisi bis doloribus moveamini… Îlle autem qui cruore campos inundaverit, flumina infecerit, quo tandem vultu.ante tribunal æterni jadicis progredietur?» ()

(*) Tu es la compagne de l’indivisible Trinité, la joie des Anges ; tu rè- gles comme il convient le mouvement des astres, Les germes qui se déve- loppent dans la terre, les oiseaux à l’aile rapide, les animaux qui peuplent les forêts, les monstres marins te chérissent et soupirent après toi. Tu élè- ves à une haute puissance des états faibles et méprisables à leur origine; sans toi il n'existe aucune jouissance ; sans toi tout s’écroule et se disperse.

(*) © vitæ philosophia dux, Ô virtutis indagatrix expaltrixque vitiorum, quid non modo nos, sed etiam vita hominum sine te esse potuisset ?—tu in- ventrix legum, tu magistra morum et discipliuæ fuisti.

(5) O aveuglement incroyable ! 6 folie sans exemple ! Vous avez un cœur de bronze si vous êtes insensibles à de pareilles douleurs... Quant à celui

qui abreuve les campagnes de sang, qui en teint les fleuves, comment osera- til comparaître devant le tribunal du souverain jage ?

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Roland soumit son ouvrage à la critique de Zanon, son évêque, avec l’intention de l’adresser au Duc d'Orléans, «Prin cipi Duci Aurelianensi mittere constitui » s’il était jugé di- gne par le Prélat d’être mis sous les yeux d’un si haut per- sonnage. Ce fut donc à l’occasion des Conférences qui ame- nèrent la trève de 1444, que ce discours fut composé. En effet, d’après notre manuscrit, il s’agit d’une négociation dirigée par un Prince qui sort d’une longue captivité; « longo car- cere solutum > or, nous savons que la trève de 1444 fut conclue par l’entremise et sous les auspices de Charles d’Or- léaos, père de Louis XIT, longtemps prisonnier en Angleterre, et qui avait recouvré sa liberté en 1440. Il est permis de croire que ce prince ami des lettres , et qui cultivait la poésie avec un grand succès , fil un accueil distingué au mé- moire du chanoine de Bayeux. Il dut en être d'autant plus frappé , qu’il y trouva l'expression d’un vœu qu'il avait sou— vent formé lui-même; témoin la ballade qui commence par ces mots : : |

Priez pour paix doulce Vierge Marie,

et les deux strophes suivantes adressées au duc de Bourbon :

Mon gracieux cousin Duc de Bourbon,

Je vous requier, quand vous aurez loisir, Que me faites par ballade ou chanson

De votre état aucunement sentir;

Car, quant à moi, saïchez que sans mentir Je sens mon cueur renouveller de joie,

En espérant le bon temps advenir

Par bonne paix , que brief Dieu nous envoie.

Tout chrétien qui est loyal et bon

Du bien de paix doit fort se réjouir,

Veu les grands maux et la destruction

Que guerre fait par tout pays courir.

Dieu a voulu Crestienté punir,

Qui a laissié de bien vivre la voye;

Mais puis après, il la veut secourir

Par bonne paix, que bricf Dieu nous envoie.

note

Quoique la trève de 1444 n’eût été stipulée que pour deux ans, elle fut acceptée comme un bienfait. Aussi je ne doute pas qu’il ne faille rattacher à cet événement un second dis- cours dont il ne nous reste qu'un fragment, et dans lequel l’é- loge de la Paix est associé à celui des princes qui ont fait au repos de leurs états le sacrifice de leur ambition. Je ne dirai rien de cet opuscule, sinon que les idées ont beautoup d’affi- nité avec celles du premier, et que lestyle est perpétuellement calqué sur celui des orateurs latins. Il n’est personne d’entre nous qui n'ait admiré dans le discours prononcé par Cicéron, à l’occasion du rappel de Marcellus, le parallèle que l’orateur établit entre la gloire militaire et celle qui s’attache à la clé- mence. Voici ce que devient ce parallèle sous la plame de notre humaniste : « Strenuè in aciem congredi, confertas copias pugnando sternere, hostilia signa capere, munitissimas urbes obsidione cireumcludere,.. opera sunt magni quidem et for- tissimi viri, sed hominis tamen. At animum in summà ira- cundiä vincere, privata commoda utilitati publicæ postponere, : calamitatis alienæ misereri,.… hæc qui faciunt, non tanquam mortales homines, sed tanquam divino quodam munere de cœlo demissos intuemur (‘).» Hélas! cette trève si pompeusement célébrée ne devait rien changer à la situation du pays. L'An- gleterre, qui apportait sans cesse de nouveaux obstacles à la conelasion d’une paix définitive par l’insolence de ses préten- tions , s’aliénait de plus en plus l’esprit de ses nouveaux su jets. Elle semblait oublier que si la trahison et la violence

(*) Attaquer avec vigueur les bataillons ennemis, les tailler en pièces, prendre leurs étendards, assiéger les villes les mieux fortifiées,.… de telles actions supposent un grand caractère et un grand courage; cependant elles ne s'élèvent pas au-dessus des forces de l’homme ; mais triompher de sa colère, sacrifier ses intérèts au bien public, prendre en pitié le malheur de ses semblables ; celui qui est capable d’un tel effort est à nos yeux quel- que chose de plus qu’un homme, nous le regardons comme un envoyé, comme un bienfait du Ciel.

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suffisent pour iraugurer une conquête, elles ne suffisent pas pour fonder un pouvoir durable. Roland eut le courage de rappeler cette vérité menaçante au cardinal d’York, et au duc de Glocesier, gouverneur de Normandie pendant la minorité de Henri VI. Ses accusations ont d’autant plus de poids aux yeux de lu postérité, qu'il est lui-même plus désintéressé et plus impartial. Etranger d’origine, il n’a pas contre la domi- nation anglaise la mêmé antipathie que les régnicoles. Il parle même avec enthousiasme des conquêtes du roi Henri V, donne des éloges à son administration, et consacre à sa mémoire une brillante prosopopée; mais la justice, l'humanité, les intérêts de la couronne d'Angleterre à laquelle il est lié par la foi du serment l’obligent à dénoncer hautement les exac- tions et la lâcheté des oppresseurs de la Normandie. Au lieu de protéger leur conquête, ils la laissent exposée aux incur- sions des ennemis, s’attachent à ses entrailles comme des vautours, et semblent avoir pris à tâche d’épuiser sa substance. « Ab ipsis qui illam tueri et præservare deberent conculcata ac penè direpta.. Qui, relictis hostium finibus, quos pro pugnare deceret, intra viscera innocentium versantur, et quidquid superest exhaustæ patriæ, id toturm sine modo men- surâque diluunt, ac prorsùs absorbent; simulque desidià ac torpore marcescunt. » Tant d’excès ne resteront pas sans châtiment. Un empire qui foule aux pieds l’équité et la jus- tice ne saurait prétendre à de longues destinées. Déjà la non chalance des Anglais a réveillé le courage de leurs ennemis qui menacent la Normandie, et n’attendent qu’une occasion pour se jeter sur elle. Ils ont tenu à Saumur un grand conseil de guerre, et donné à deux de leurs plus habiles généraux l’ordre de commencer J’attaque. Ne fera-t-on rien pour épar- gner à la province une nouvelle invasion et de nouveaux ravages? Après tout, les Français ne sont point uve nation méprisable. Ils possèdent une grande étendue de pays, ils ont

29 des munitions et des armes, et ils n’ont point oublié que leurs ancêtres osèrent autrefois défier l’Empire romain. « Nec va- nas aut imbecilles putetis Gallorum vires. Immensa quippe regio est, opibus et armorum potentià præpotens, ausa quondèm cum imperio romano signa conferre, simulque cruenta certamina conserere.» Messieurs, je ne sais si je m’a- buse, mais il me semble que ce langage trahit une préférence secrète et à peine dissimulée. Si Roland travaille à écarter de la Normandie les armées du roi de Bourges, c’est unique- ment parce qu’il redoute pour des populations déjà trop malheureuses les fléaux que la guerre traîne à sa suite; mais il est comme son Evêque partisan de Charles VIT; il n’a pu voir sans indignation un général anglais piller la demeure épiscopale; et quand les meurtriers de Jeanne d’Arc auront été chassés de la province qu’ils sont indignes de gouverner, il ne faudra pas s'étonner d'entendre son éloquent défenseur en célébrer la délivrance.

Le jour de cette délivrance ne devait pas se faire attendre. Sous le gouvernement du duc de Sommerset qui avait succédé à Glocester, une troupe de soldats anglais s’empara par tra- hison « per insidias » de la ville de Fougères, et la mit au pillage. Que cette ville fût une place sans importance, comme le veulent les historiens anglais, ou qu’elle méritât les épithètes de « munitissimum et opulentissimum » que lui décerne notre manuscrit , la violence exercée contre elle u’en était pas moins une rupture de la trève. «contra pactas in- ducias » Toutefois, avant de recourir aux armes, Charles VII envoya des ambassadeurs en Angleterre ; il somma le gou- verneur de Normandie, qui passait pour avoir favorisé l’cu- treprise, de rendre Fougères au duc de Bretagne, et de réparer le dommage que les troupes anglaises lui avaient causé : « oppidum etillata damna, pro intemeritate datæ fidei, reddi procurarent. » Les historiens anglais voient dans cette

30 conduite de Charles VII la preuve qu'il désirait un prétexte pour recommencer la guerre; notre auteur y voit au con- traire une preuve de modération et de longanimité. « longa patientia » Quoiqu'il en soit, la réparation ayant été refusée, Charles VII craignit que la conduite des Anglais envers le duc de Bretagne, son vassal, ne fût le signal d’une aggression contre ses propres états ; il attaqua la Normanilie par terre et par mer, et prit lui-même le commandement de ses troupes. Ici commence un récit sommaire de l’expédition qui se ten mina le 12 du mois d'août (1449) par la prise de Cherbourg, et l'expulsion des anglais : « duodecimä die mensis August, quæ fuit dies perfectx lætitiæ, quà scilicet oppidum Cæsaris- burgi, quod fuit in deditione postremum , cum cæteris paruit invictissimo Regi. » Maintenant, Messieurs, vous me deman- derez à quel titre les détails de cette campagne figurent dans le manuscrit de l’abbé des Talents ? Ils servent d'introduction à l’un de ses plus intéressants opuscules qui a pour titre’: «Me moriale reductionis Ducatüs Normanniæ factæ per Serenissi-— mum Regem Karolum septimum, et institutio diei festi, edi- tum ab eodem de Talentis, nomine D. Episcopi Bajocensis et Capituli ejusdem. (‘) » Charles VIT, après sa victoire, a désiré qu’une solennité religieuse en perpétuât le souvenir; il en a fait la demande à tous les Evèques et Archevèques de son royaume : « quatenüs in singulis eorum Écelesiis, reccrdatio hujus cælestis doni et publicæ lætitiæ annuâ solemnitate ce- lebraretur.» C’est pour justifier aux yeux de la postérité l’ins- titution de ce pieux anniversaire, que notre auteur, chargé par son Evèêque d’en rédiger l’acte au nom du Chapitre de Bayeux, a cru devoir rappeler les principaux événements qui ont préparé la délivrance de la Normandie. Les succès du Roi

(*) Mémoire sur la Conquête du Duché de Normandie par le Roi Charles VIE, et la fête établie à cette occasion, publié au nom de Mgr l'Evéque do Bayeux et de son Chapitre, par le mème des Talents.

soi ont été si prompts et si décisifs, qu’il est impossible de ne pas y reconnaître l'intervention d'une providence toute spéciale ; les éléments eux-mêmes ont paru favoriser l’expédition ; «non aliter quàam si ore omnipotentis Dei mandatum accepis- sent, et divinam sententiam excquerentur (‘). Tandis que les Anglais, autrefois si audacieux, semblaient frappés de stupeur, abandonnaient la plaine pour se retrancher derrière leurs mu- railles, et voyaient la fortune ennemie déconcerter tous leurs projets, « fortunam semper adversam haberent » les Français n'ont rencontré aucun obstacle dans leur marche triomphante ; soit qu’ils montassent à l’assaut, soit qu’ils en vinssent aux mains en bataille rangée, Dieu les a tellement protégés, qu’ils n'ont essuyé que des pertes insignifiantes. N'est-ce pas un fait digne de remarque que Dieu ait choisi pour accom- plir ces merveilles l’âinnée même du Jubilé /1449-50)(°), année de pardon et de réjouissance, qui rendait autrefois la liberté aux esclaves et faisait rentrer dans leurs domaines les anciens possesseurs? C’est ainsi que la Normandie délivrée des étrein- tes de son plus ancien et de son plus cruel ennemi, est ren- trée dans les bras de son père et de son véritable souverain. Je n’ai pas la prétention de reproduire ici l'énergie des ex- pressions cmployées par l’auteur pour désigner les Anglais : je me contenterai de dire que Cicéron n’en a jamais employé de plus énergiques contre Verrès et contre Antoine. « fide- fragos publicæ tranquillitatis perturbatores hàc pestiferà molestià, intolerabili aculeo » Toutefois je dois ajouter à la louange de l’auteur, qu’il n’a pas attendu que les Anglais eussent

(*) Comme s'ils en avaient reçu l’ordre de la bouche du ae et qu’ils eussent exécuté ses décrets.

(*) Les historiens placent la prise de Cherbourg en 1449 ou en 1450 se- lon qu’ils tiennent compte ou non de la dernière réforme du calendrier (1582). La remarque de Roland des Talents relative au Jubilé prouve que ce qu’il appelle l’année 1449 est en réalité la 50° du siècle. La divergence n’est donc que dans la manière de compter.

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repassé le détroit, pour leur infliger ses qualifications les plus hardies. La lettre au Duc de Glocester ne le cède en rien sous ce rapport au Memoriale. Voyons maintenant de quelle manière l’Evêque et le Chapitre de Bayeux entendent se con- former aux instructions du Souverain. D'abord sa demande a été accueillie comme elle devait l’être, avec des transports de joie, et un respect religieux. «Nos igitur Zanonus Dei gratià Bajocensis Episcopus, Decanusque et Capitulum Ecclesiæ Ba— jocensis, considerantes sanctissimum lanti regis institutum, exultantibus animis, ac quà decuit reverentià et cordis de- votione suscepimus. » En conséquence le 12° jour du mois d’août sera inscrit dans le Martyrologe de Bayeux au nombre des jours saints ; la première moitié en sera consacrée à Dieu chaque année par de pieuses cérémonies, et des chants d'ac- tion de grâces; et cette sulennité se célébrera d'âge en âge à perpétuité. « Exhortantes omnes posteros et successores nos- tros ne hujus tam salutaris festi novitatem oneri deputent, aut in futurum in tam laudabili ministerio per incuriam tepes- cant; sed sæpè ac sæpè meminerint quantas calamitates et pres- suras nos et patres nostri passi fuerimus, in hoc lethali et pestifero bello (‘) ». L’oubli d’un si grand bienfait pourrait blesser le cœur de Dieu, ct attirer sur nous de nouveaux chà- timents. Telles.sont en raccourci les principales idées que dé- veloppe le Memoriale. La forme n’en est pas moins remar- quable que le fond en est curieux. On y trouve bien çà et quelques traces de mauvais goût, mais on y trouve aussi des beautés de style que mes citations incomplètes n’ont pu vous faire apprécier. |

(*) Nous cbrioe nos successeurs et tous ceux qui vivront après nous, à ne point considèrer comme un fardeau l'institution d’une fête aussi con- solante, et à ne point négliger dans la suite par indifférence ua ministère si honorable. Qu'ils se rappellent sans cesse les calamités et les afflictions qui nous ont accablés, nous et nos pères, pendant es désastres de cette guerre funeste. |

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Tandis que la monarchie française réparait ses désastres, une autre disparaissait en Orient ; Constantinople venait de succomber sous les efforts de Mahomet IT, et ce douloureux événement, qui aurait du émouvoir la Chrétienté, la trouva presque indifférente. Les princes occupés de leurs intérêts particuliers ne prêtèrent qu’une médiocre attention aux cris de détresse de la cité impériale ; ils ne comprirent pas qu’en la foulant aux pieds, son féroce vainqueur menaçait la civili- sation toute entière. L'Europe, il est vrai, parut se réveiller un moment à la voix du pape Nicolas V. Les états italiens se réconcilièrent à Lodi, et le duc de Bourgogne jura au milieu d’un grand festin qu’il était prêt à prendre la croix; mais neuf jours après avoir signé le traité de Lodi, les Vénitiens en firent un autre avec les Turcs; Charles VII ne permit pas que la croisade füt préchée en France, et Philippe de Bourgogne charmé d'apprendre que l’Europe ne répondait pas à son bel- liqueux appel, eut bientôt oublié son serment. L’abbé des Talents avait trop d’élévation dans l’esprit pour ne pas aper- cevoir la gravité d’une pareille situation, et trop d’indépen- dance dans le caractère pour ne pas la signaler à ceux qui avaient le pouvoir d'en conjurer les périls. Aussi le trouvons- nous fidèle à ce devoir, toutes les fois qu’il a lieu d'espérer que sa parole aura quelque retentissement. Le cardinal d’Es- touteville, archevêque de Rouen, vient, en sa qualité de mé- tropolitain , visiter l'églisd de Bayeux. Roland, qui avait été chargé de le haranguer au nom du Chapitre, prend pour texte de son discours ces paroles de l'Evangile : Jte et vos in vi- neam meam. La vigne du Seigneur, c'est la Chrétienté ; deux ennemis cruels la ravagent , suivant cette parole du Prophète : Exterminavit eam aper de silvà, et singularis ferus depas- tus est eam. Autrefois ces deux ennemis de la nation sainte s’appelaient Antiochus et Nabuchodonosor; aujourd’hui ils ont changé de nom, ce sont les Tures et les Sarrasins. Déjà ces

d

Loi

bêtes féroces sont sorties de leur repaire, et, ouvrant une gueule affamée, elles s'apprêtent à dévorer le peuple de Dieu. « sunt illæ spumantes feræ, quæ de silvà progrediuntur, et famelica guttura pandunt, ad devorandum et evisceran— dum populum Dei ». Quelle joie pour ces barbares d’ap- prendre qu’ils ont des auxiliaires parmi nous , et qu'au lieu de nous unir afin de repousser leurs attaques, nous tournons contre nous-mêmes le glaive que nous devrions leur oppn— ser ! Insensés que nous sommes, de ne pas comprendre qu’en refusant de secourir nos frères, nous nous exposons à parta— ger leur sort! Il faut donc que ceux à qui Dieu a confié le soin de cultiver sa vigne, la protégent contre les insultes, et la sauvent de la destruction dont elle est menacée. Que lil- lustre Prélat aux mains duquel Dieu a remis le gouvernement spirituel de la Province, s’arme du glaive de la parole, et ins- pire au Roi très-chrétien une résolution digne de sa sagesse et de son courage. Les qualités personnelles de Charles VIT, et les glorieuses traditions de sa famille le rendent digne de marcher à la tête des autres souverains; il ne déploiera ja- mais pour une plus noble cause l’oriflamme de ses aïeux. Ici l’orateur évoque le souvenir de saint Louis et de Charlemagne, qui n'ont pas craint de verser leur sang pour la défense de l'Eglise. Charles leur descendant et leur héritier voudra cer- tainement marcher sur leurs traces. « Ad te loquor Ô inclyta et magnifica anima Karoli quondam magni; ad te loquor Ô beatissime Ludovice... ad vos 6 magnanimi quondam duces et proceres, qui tantum vestri sanguinis effudistis, qui tot vul- nera suscepistis, qui postremè sanctas animas exhalastis im illo tm glorioso certamine. »

Notre courageux écrivain ne se contenta pas d’intéresser à la cause de l’Eglise les personnages éminents qu’il croyait ca- pables d'exercer quelque influence sur l'esprit de Charles VIT ; il osa s'adresser au Roi lui-mème. Après lui avoir prouvé

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dans un mémoire dont il ne nous reste qu’un fragment, que les Grecs ont droit à sa protection, que tous les peuples qui croient en J.-C. sont membres de son corps mystique, malgré la distance qui les sépare , il ne craint pas de prendre à partie son royal adversaire. Sachez, Prince, s’écrie-t-il, que si jusqu’à présent vos continuelles préoccupations, et la vio— lence de vos ennemis ont pu vous servir d’excuse, la pros- périté dont vous jouissez , la paix que Dieu vous a rendue avec la victoire ne vous laissent aucun prétexte pour rester dans l’inaction. Voici le temps favorable, voici les jours du salut ; il vous faut venger l’honneur de Dieu, aider aux peu- ples chrétiens à sauver leur indépendance, et repousser loin de nous l’incendie qui va nous dévorer. Levez-vous donc, Prince magnanime, appelez sous vos étendards vos braves miliciens et toute la noblesse de votre royaume; de même que vous surpassez tous les autres souverains par l’éclat de votre puis- sance et l'illustration de votre famille ; de même yous devez vous placer à leur tête par votre générosité et votre dévoue- ment aux intérêts de Dieu : « ut qui cæteros mortales poten- üà et nobilitate generis excellis , sic cunctis devotior et in amore Dei ferventior inveniaris. »

Charles VIT resta sourd à ces exhortations ; l’opposition incessante du Dauphin, la révolte de Jean V, comte d’Arma- gnac, les perfidies du duc d'Alençon, les réformes qu'un demi-siècle d’anarchie avait rendues si nécessaires, ne lui laissèrent ni le temps ni les moyens de songer à une expé- dition lointaine ; mais nous n’en devons pas moins reconnaître que le sous-doyen du Chapitre de Bayeux était bien inspiré, quand il essayait de tourner contre les musulmans l’épée vic- torieuse qui nous avait délivré des Anglais. Du reste , il ne se dissimulait pas les difficultés d’une si vaste entreprise ; il avait compris qu’il fallait d’abord trouver un chef que sa haute position mit au-dessus des rivalités et des intrigues, et aux

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pieds duquel les princes de l’Europe consentissent à sacrifier leurs ressentiments. Il s’empressa donc d'écrire au pape Ca- lixte III aussitôt après son avènement (1455), pour l’engager à reprendre l’œuvre de pacification commencée par son pré- décesseur Nicolas V.

Le pape, lui dit-il, est le défenseur de la foi, et le porte- étendard de la Chrétienté, « signifer Christianorum. » Ne vous étonnez donc pas que de tous les points du globe les re- gards se tournent vers vous, et que tous les cœurs mettent en vous leur principal espoir. Seul le vicaire de J.-C. peut arracher aux princes chrétiens les armes fratricides avec les— quelles ils s’entre-déchirent, et les intéresser au salut com— mun ; seul il peut relever le courage de ceux qui gémissent dans l'oppression, et de ceux qu’elle n’a pas encore atteints. Telle fut en effet la politique de tous les papes qui parurent à cette époque sur le trône pontfical. S’il fallait en donner la preuve, je rappellerais Pie Il expirant près du rivage d'An- cône, en face des galères vénitiennes qui devaient le porter en Orient, et Paul IT allant chercher jusqu’au fond de la Perse des alliés qu'il ne trouvait pas en Europe. Il est vrai que cette politique généreuse rencontra presque toujours d’invincibles obstacles ; mais Dieu n’en exauça pas moins le vœu que l’abbé des Talents lui adressait alors au nom de toute l'Eglise, et qui résume sa pensée sur la situation. C’en est fait, s’écrie- t-il, le cruel tyran qui nous menace ne s’arrêtera qu’aux der- nières limites de la Chrétienté, à moins que Dieu ne suscite un de ses serviteurs et de ses amis, et ne l’arme d’un pouvoir surnaturel pour enchaïner cette bête farouche. « Emigraturus ad extremas usquè Christianorum regiones, nisi aliquis exurgat singularis Dei servus et amicus, qui pestiferam illam bestiam, divin magis ope quàm humanä suffultus, reprimat et compes- cat.» En écrivant ces lignes, Roland avait-il une connaissance exacte des périls de l’Europe? Etait-il simplement dominé

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par la terreur que les Turcs inspiraient au loin ? C’est ce que je ne saurais dire. Quoiqu’il en soit, ses appréhensions n'é- taient point exagérées. Il ne fallut rien moins que le concours de deux héros suscités de Dieu et doués par lui d’une force invincible, pour arrêter dans sa marche triomphante celui qui avait juré solennellement l’extermination du Christianisme. On se demandera toujours avec effroi jusqu'où Mahomet II eût poussé ses conquêtes, si Huniade et Scanderbeg n’eus- sent servi de rempart aux peuples de l'Occident. Le cimeterre des Musulmans n’était pas le seul fléau dont l'Eglise eût alors à déplorer les ravages. À peine délivrée du grand schisme, elle avait vu avec douleur les prélats du concile de Bâle se déclarer contre le pape Eugène IV, et lui opposer un rival dans la personne d’Amédée Duc de Savoie. A la faveur de ces dissensions, un grand relâchement s’était intro— duit dans la discipline. Les antipapes n’avaient reculé devant aucun moyen pour se créer des partisans; on les avait vus tra- fiquer ouvertement des choses saintes, accumuler les bénéfices dans les mains de leurs créatures, et faire appel en toute rencontre aux plus mauvaises passions. En un mot, les scan- dales s’étaient tellement multipliés, qu'ils auraient mis en pé- ril l’existence de l'Eglise, si son divin fondateur ne l’avait rendue capable de traverser toutes les épreuves, de résister a tous les déchirements Nous n'avons pas à rappeler ici quelle vigueur l'Eglise déploya au xv° et au xvi° siècles contre les désordres d’une partie du clergé; mais nous sommes heureux de pouvoir dire en passant, que l’abbé des Talents fut sans contredit un de ceux qui mirent le plus de chaleur à les com— battre. Il eut la gloire de mêler ses éloquentes protestations à celles des Gerson et des Clemengis ; et sa piété profondé- ment indignée lui inspira plusieurs fois des accents dignes de St.—Bernard. Chargé de porter la parole dans un Synode diocésain , il

38 prend pour texte ces paroles de St.-Pierre : Vos estis genus electum, gens sancta, populus acquisitionis. Après avoir dé- claré que c’est en tremblant, et par déférence pour la volonté de ses supérieurs, qu’il ose se lever devant une si docte as— semblée ; après avoir mvoqué les lumières de l’Esprit-Saint, et salué la mère de Dieu comme nous le ferions aujourd’hui, il expose successivement les Droits et les Devoirs du sacer- doce. Les Droits du sacerdoce sont les pouvoirs que Dieu lui a confiés pour la direction et la sanctification des âmes. Ces pouvoirs sont de deux sortes : les uns découlent de l’Ordina- tion, les autres supposent la Juridiction. Les premiers ont pour objet l’oblation du saint sacrifice, la consécration du corps et du sang de J.-C. Les autres, embrassant à la fois l’ordre spirituel et l’ordre temporel, permettent au prêtre d’ab- soudre les pécheurs, de leur conférer la grâce attachée aux sacrements, de consacrer et d’inaugurer les souverains. Di- sons-le sans détour ; il y a dans cette théorie sur les différents pouvoirs de l'Eglise, des rapprochements malheureux, qui tendent à confondre avec des vérités incontestables, des opi- nions plus ou moins fragiles, et que l’on ne devrait jamais, soit qu’on les combatte, soit qu'on les soutienne, assimiler aux dogmes de la foi. Laissons donc notre auteur expliquer avec plus de subtilité que de logique, comment le pouvoir temporel, incomplet de sa nature, reçoit sa perfection du pouvoir spirituel, et arrivons à la seconde partie de son discours, dans laquelle il expose les Devoirs du Sacerdoce. Il est trois vertus que le prêtre doit chérir, trois vices dont il doit se préserver. Les trois vertus sont : l’Humilité qui nous délivre de l’Orgueil; la Chasteté qui mortifie la Concupiscence ; Ja Charité envers les pauvres qui est opposée à l’Avarice, et nous porte à faire un saint usage de nos richesses. Il traite brièvement des deux premières vertus, mais il insiste sur la troisième. Rien de plus gracieux que les traits sous

= M lesquels il la dépeint. « Thesaurum suum condit in Cœlo, qui Christum pascit in paupere. Felix illud horreum, et omni multiplicatione dignissimum, de quo egentium et debili- um saturatur esuries, de quo relevatur necessitas peregrini, de quo fovetur desiderium infirmi. Inhæreat itaque præcordiis nostris hæc tam singularis virtus ; nobiscum ambulet, nobis- cum pernoctet. Hæc multitudinem peccatorum operit; hæc cæteras virtutes morales parturit et fovet ; hæc fidem vivificat, spen beatitudinis æternæ consolidat, caritatem deniquè auget et fervescere facit (‘). » Nos ancêtres nous ont laissé l’e- xemple de cette vertu qui a toujours fait la gloire et la force de l'Eglise. L'Eglise lui doit son éclat extérieur, et jusqu’à ses richesses temporelles. C’est pour rendre hommage au désin- téressement et à la pureté de ses ministres que les princes de la terre ont mis leurs trésors à ses pieds. Ah pourquoi faut- il qu'on se soit écarté de ces glorieuses traditions ? « Heu deploranda conditio temporum nostrorum ! quantüm distant ab illà vetere patrum disciplinà ! » Nous renversons l’ordre des préceptes évangéliques ; avides de jouissances terrestres, nous n’avons que du mépris pour les biens spirituels ; «nihil nisi terrenum et mortale cogitamus.» voilà l’origine des scan— dales qui affligent la Chrétienté : « schisma in capite ; in membris dissensio. (*) » Il est temps de renoncer à ces dis- sensions et d’arborer un autre étendard ; il est temps de nous rallier dans le camp de J -C. notre chef, autour du-

(*) On amasse des trésors dans le ciel, quand on nourrit J.-C. dans la personne des pauvres. Il est riche, et mérite que Dieu y entretienne l’abon- dance, le grenier l’on puise pour apaiser la faim des indigents, pourvoir aux besoins de l’étranger, satisfaire les désirs du malade. Quelle preune donc possession de notre cœur cette aimable vertu ; quelle soit notre com- pagne le jour et la nuit. Elle efface une multitude de péchés; elle pro- duit et conserve les autres vertus morales ; elle anime la foi, fortifie l’es- pérance de l’éternelle béatitude, elle augmente et enflamme la charité.

(*) Règne de l’antipape Felix (1440-47).

ÀQ

quel nous retrouverons notre ancien courage. « Revertere ita- que, et armaturam puritatis tuæ resume. Repete castra prin- cipis tui Jesu Christi, sub cujus vexillo pristinam poteris re- cuperare fortitudinem. » Les biens de la terre ne méritent pas les transports qu'ils excitent, la préférence injuste qu'on leur accorde : « fluxa enim sunt et caduca omnia, etc. »

La circonstance que nous venons de rappeler n’est pas la seule Roland se soit élevé contre le relâchement des mœurs cléricales. Quelques années plus tard il revint sur ce lamen- table sujet dans sa harangue au cardinal d’Estouteville que j'ai déjà citée. On voit qu'il a sondé la profondeur de cette plaie, et qu'il sent la nécessité d'y appliquer un remède efficace. Ce n’est pas ce qui m'étonne; ce qui est surtout remarquable à l’époque il écrivait, c'est la mo- dération, la dignité de son langage ; pas une de ces invecti-— ves grossières , de ces trivialités bouffonnes que laissaient échapper trop souvent les prédicateurs, quand ils attaquaient les vices ou censuraient les abus. Ecoutons-le parier lui- même. « Pudet explicare, tantam vitiorum sentinam, quæ nullo tam honesto vocabulo appellari possunt, quin audientium au- res graviter offendant.... Quis non videt quantis rugis et ma- culis deformata sit in membris suis sancta mater Ecclesia ! Sed non licet homini præsertim imperito, nisi sobriè loqui ad Christos Domini {‘). » Il y a loin de cette réserve délicate aux personnalités audacieuses dont Menot et Maillard se montrè- rent quelquefois si prodigues.

Cependant le schisme touchait à sa fin; l’antipape Felix venait de renoncer à ses prétentions; et l'Eglise allait enfin

(*) Nous rougirions d’étaler aux regards cette fange impure dont le nom seul, de quelque manière qu’on la désigne, est-un outrage à la pudeur... Qui n’aperçoit par combien de taches et de rides l'Eglise notre sainte Mère est défigurée dans ses membres ?.… Mais celui qui parle devant les Pontifes du Seigneur doit le faire avec beaucoup de retenue, surtout Jorsqu'il sent sa faiblesse.

Et

respirer sous le gouvernement de Nicolas V (1447). Avec quelle joie Roland reprit la plume pour célébrer l’élection du nouveau pontife ! Le commencement de sa lettre, écrite au nom de l’Evêque de Bayeux, est un cantique d’action de grà- ces, une espèce de dithyrambe. « Exultet terra, lætentur in- sulæ multæ; benedicat Domino omnis populus ejus, et in canticis jubilationis gratuletur ei qui prospexit de excelso sancto suo.» (*) Tous ceux qui ont à cœur la paix et l’unité de l'Eglise, ont repris courage, en voyant à sa tête un homme dont toute la Chrétienté a pu apprécier les talents, et de la sainteté duquel elle a conçu la plus haute opinion ; un pontife qui s’est fait remarquer dès sa jeunesse par l'innocence de ses mœurs, et qui a cultivé'avec le même succès les sciences ecclésiastiques et les arts libéraux. «Nec ignorant te ab ineunte ætate sanctos mores religiosissimi quondam patris egregiè contraxisse. Sci- unt prætereà te liberalibus disciplinis imbutum, te sacris lit- teris excellenter eruditum.» Il v’est pas un seul de ces élo— ges qui ait été démenti par l'histoire; et en les adressant au Pape Nicolas, le secrétaire de l’'Evêque de Bayeux n’était que l'écho de tous ses contemporains. Il paraît craindre néan- moins que son langage ne le fasse soupçonner d'adulation. Il prend done le Ciel à témoin qu'il ne s’est proposé en parlant ainsi ni de flatter l’illustre pontife ni de solliciter ses faveurs. Ila seulement voulu lui prouver sa reconnaissance, en lui fai- sant connaître ce que l'univers chrétien attend de ses bril- lantes qualités. Ce n’est pas une satisfaction d’amour-propre qu'il lui ménage , c’est un avertissement qu’il lui adresse : «non ut indè superbias, sed ut lumbos tuos ad agri dominici culturam accingas.» Le nouveau pape a toujours détesté la simonie, «virulentam et fetentem Simoniæ pestem» cette source

(*) Que la terre tressaille de joie, que la multitude des îles se réjouisse ;

que le peuple fidèle bénisse le Seigneur, et lui témoigne sa reconnaissance par des chants d’allègresse, parce qu’il nous a regardés du haut des cieux.

141 empoisonnée de tous les maux qui ont afligé l'Eglise ; il faut maintenant qu’il déploie contre elle une inexorable sévérité ; «hanc execrabilem pestem tuis finibus expelle » c’est seule- ment à cette condition qu’il ralliera les dissidents autour du siége apostolique. Oh ! qu’elle sera grande, Très-Saint-Père, la gloire de votre règne, si vous réalisez les espérances que votre avénement nous a fait concevoir. Vous êtes élevé à la dignité suprême, mais votre fardeau n’est pas moindre que votre dignité : « onus dignitati non impar. » L’auteur dé- veloppe cette pensée avec une liberté respectueuse. Il fait sen- tir au Pape que son exemple exercera une influence décisive sur le succès des réformes qu’il doit entreprendre : « omnis enim grex pastorem suum solet insequi, sive per abrupta et invia, sive per plana gradiatur ('). » On attend avec impatience, et aussi avec une certaine inquiétude, que la Inmière repa-— raisse au sommet du Vatican. « Eniteat ab arce tuà aliquid pristini fulgoris : hoc omnes a tu Sanctitate solliciti, sed ad- huc paululüm nutantes, expectant. » Que la cour de Rome donne le signal, et elle entrainera toute l’Eglise à sa suite : « si tui proximi præcesserint, omnes sponte subsequentur.» L’'Evêqne de Bayeux ne se dissimule pas la hardiesse d’un pareil langage ; aussi croit-il devoir s’en excuser. « Sed jàm videor limites meos egredi, quasi cæcus Argum, mutus De- mosthenem, stolidus Minervam, erudire præsumam. » S'il s’est trop étendu sur certaines considérations, au point d’en importuner les oreilles du Saint-Père, ce n'est pas qu'il y soit poussé par un sentiment d'injuste défiance, c'est au contraire dans la conviction que ses conseils seront favorablement ac- cueillis. D'ailleurs, associé par ses fonctions épiscopales au gouvernement de l'Eglise , il a cru remplir un devoir en rap— pelant au père commun des fidèles tout ce qui peut intéres-

(‘) Le troupeau suit son pasteur à travers des rochers escarpés, comme il le suit à travers la plaine.

Es

ser l'honneur du Saint-Siége; maintenant il va mettre tout en œuvre, prières, avis, exhortations, « sollicitare, monere et exhortari, » pour déterminer les évêques de la province et les magistrats séculiers à reconnaître l’autorité du véritable Pon- tife. Ceci donnerait à penser que l’antipape Félix comptait en Normandie quelques adhérents. Nous savons cependant, que l'immense majorité du Clergé de France avait formelle- ment désapprouvé les agressions schismatiques dirigées par le concile de Bâle contre l'autorité pontificale, et avait con- tinué de reconnaître le pape Eugène après sa déposition. Mais, par un esprit de droiture auquel on ne peut trop applau- dir, nos Prélats ne s’en montrèrent pas moins disposés à re- éevoir les décrets du Concile, en tant qu'ils s’appliquaient à la réforme des abus. Ces décrets furent donc approuvés dans une assemblée tenue à Bourges en 1438, et bientôt après con- vertis par le Roï en Pragmatique sanction. Ils fixèrent plu- sieurs points de notre jurisprudence ecclésiastique , jusqu’au concordat de Léon X avec François 1°. Les principales dis- positions de la Pragmatique sanction avaient pour but de con- server aux Chapitres l'élection des Evêques, d'assurer la li- berté de ces élections, d’en écarter toute espèce de simonie.

Ceci nous explique comment l'abbé des Talents, malgré son attachement au Saint-Siége , a pu faire l'éloge des dé- crets du concile de Bâle. Ecrivant au nom de son évêque au Chapitre d’Avranches pour l’exhorter à choisir un pontife selon le cœur de Dieu , il exprime le vœu que l'élection se fasse conformément aux nouveaux décrets : « novas ordina- tiones concilii Basiliensis, quæ tam salubriter et sanctè cirea hujus modi electiones digestæ sunt.» Je ne saurais dire pré- cisément le nom du Prélat auquel il s’agissait de donner un successeur; mais le mot novas, appliqué par l’auteur aux sta- tuts de 1438, me porte à croire qu’il s’agit de l’élection de 1442, qui plaça sur le siége d’Avranches Martin Pinard, ori-

= Hi ginaire du village de Nonant. Quoiqu'il en soit, le sous-doyerr de notre Chapitre veut que celui d’Avranches se montre inac- cessible à la faveur, et ne prenne conseil que de l'esprit de Dieu : « rejectis favoribus omnibus, ac solum Deum præ ocu- lis habentes.» Le moment n’est pas éloigné il va se mon- trer lui-même fidèle observateur de ces principes.

L’évêque Zanon mourut en 1459 , et le Chapitre fut con- voqué pour lui désigner un successeur. Le premier scrutin n'ayant amené aucun résultat, quelques membres de l’assem— blée , au nombre desquels se trouvait le Doyen, portèrent leurs suffrages sur un de leurs collègues appelé Jean de Gau- court, qui n’avait pas encore atteint l’age fixé par les canons, « minoris ætatis et ineligibilis » et prétendirent le faire nom mer par acclamation. Une majorité trois fois plus nombreuse protesta contre cette irrégularité, et passa à un second*tour de scrutin, à la suite duquel fut proclamé Mg’ L. de Harcourt, archevêque de Narbonne. Roland, autour duquel s’était ralliée la majorité des électeurs, fut chargé d’être leur interprète au- près du Pape Pie IT, du sacré collége, et du candidat pro- posé pour le siége vacant. Il porta donc la cause au tribunal du Souverain-Pontife, adressa une supplique aux Cardinaux, et une autre à l’Archevèque métropolitain. En même temps on dépêcha vers Mg' de Narbonne deux chanoines, Thomas de Poissy et Jean du Bec, archidiacre de Caen, pour l’infor- mer de son élection. La conduite de Roland dans cette cir- constance fut d'autant plus honorahle, que plusieurs grands personnages (‘} le pressaient vivement de proposer aux suf- frages du Chapitre un neveu du prélat défunt, protonaire apos- tolique. Roland s’excusa de n'avoir pu déférer à ces recom- mandations, et chargea deux de ses frères, Jean et Barthe- lemy d'expliquer sa conduite à ceux qu’elle aurait pu mécon-

(‘) 11 nomme le comte Jean-Marc de Grassis, la signora Zuchina et son fils.

45 tenter Nous pensons que si l’on veut en connaître le vérita- ble motif, il suffit de se rappeler sa lettre au Chapitre d’A- vranches. Du reste, on comprendra mieux sa préférence pour M. de Harcourt, en lisant le portrait qu'il nous a laissé de cet Evêque si distingué à tous égards. « Postulamus homi- nem præstantià vistutum insignem, doctrinà et sapientià cons- picuum, probatum ad mores et sanctimoniam, pium et beni- gnum, in agendis circumspectum et sagacem, genere et an- tiquà prosapià Ducum et Comitum illustrem , ac Serenissimo Domino nostro Regi sanguine propinquum et acceptissi- mum.» (‘) Ce n’était pas la première fois que l’abbé des Ta- lents se mettait en rapport avec l’archevêéque de Narbonne. Il lui avait écrit en 1452, après la mort de Raoul Roussel, archevêque de Rouen, pour lui exprimer le désir de le voir monter sur le siége métropolitain. Le Chapitre de Bayeux, lui disait-il alors, serait heureux de mettre ses droits, trop souvent contestés, sous la protection d’un seigneur puissant, qui jouit de la confiance du Roi; d’un prélat aussi recom- mandable par sa vertu que par sa sagesse , et qui devrait sou- haiter lui-même que sa translation au premier siége de la Normandie le rapprochäât du lieu de sa naissance, resplen- dit la mémoire de ses aïeux. La Providence avait d’autres desseins sur M. de Harcourt ; et Roland ne fut pas sans doute le moins empressé à s’en réjouir, quand il vit confirmée par le Pape et approuvée par le Roi une nomination à laquelle il avait travaillé avec tant d’ardeur, et qui rencontra tant d’obs- tacles. D'abord il n’y eut sorte d’intrigues auxquelles n’eus- sent recours les compétiteurs de l’Evêque nommé, pour faire

(*) Le Prélat que nous demandons est aussi remarquable par l’éclat de ses vertus, que par sa science et sa sagesse. Irreprochable dans ses mœurs, pieux et bienfaisant, plein de tact et de prudence, il a pour aïeux une longue suite de Ducs et de Comtes; sa famille est unie par les liens du sang à celle du Roi notre gracieux souverain, qui le traite avec une haute faveur.

= À =

casser par le Pape l’élection de notre Chapitre. Le Pape tint bon, et les bulles furent expédiées. Ensuite, comme il fallait que ces bulles obtinssent la sanction royale, on s’efforça de prouver qu'elles dérogeaient à la Pragmatique sanction. Enfin après trois mois de négociations, M. de Harcourt réussit à évincer ses adversaires, tant au conseil du Roi qu’à la cour du Parlement, et il fut mis en possession du temporel de son Evéché. C'est à lui-même que nous devons la connaissance de ces détails ; ils sont consignés dans deux lettres qu'il fit écrire par Roland, l’une au Souverain-Pontife, l’autre à son ancien Chapitre de Narbonne, auquel il daigna rendre compte des motifs qui avaient déterminé son acceptation. La meil- leure intelligence, dit-il, dans cette seconde lettre, a toujours régné entre lui et son Chapitre; ce n’est donc pas par dé- goût « tædio » qu'il a résolu de s’en séparer. Ce n’est pas non plus par ambition; le siége qu’il accepte est inférieur en dignité à celui qu'il abandonne. « digniorem relinquimus » Enfin il ne cède point à la cupidité : l'Eglise de Narbonne est plus riche que l'Eglise de Bayeux. « opulentiorem » La seule considération qui le détermine, c’est que sa translation lui permettra de mieux remplir les devoirs de sa charge. Il pourra résider dans son diocèse, ce qui auparavant lui était très-difficile. D'abord ses nombreuses occupations, dont le Roi n’a jamais consenti à le décharger, malgré ses instantes prières, le retenaient en Normandie; on sait en effet qu’il en était Gouverneur. D'un autre côté, le climat de Narbonne était contraire à sa santé : « propter nimiam aeris intempe— riem, complexioni nostræ repugnantem.» Il a les yeux pleins de larmes « oculis gementibus » en disant un dernier adieu à ses frères bien-aimés , auxquels il laisse la moitié de sa vie. « animæ nostræ dimidium » L’éloge de son successeur termine ces explications.

Il est probable que durant les années qui suivirent,

At

l'abbé des Talents mit plus d’une fois encore au service de son nouvel Evêque, cette finesse, cet atticisme, celte pureté d’élocution qui brillent dans toute sa correspondance. (‘) Mais de tout ce qu'il a pu composer à cette époque, il ne nous reste que le début d’une lettre adressée au pape Pie IT, et dans la- quelle Mg’ de Harcourt se plaint des calomnies qui ne ces- sent de le poursuivre, tant auprès du Roi qu'auprès du Saint- Siége ; un chanoine de Bayeux, nommé Valteri, porteur de cette lettre, était chargé de plaider au tribunal du Souverain- Pontife la cause de notre Evêque. Cette pièce est la dernière du manuscrit.

Maintenant, Messieurs, permettez-moi de revenir sur mes pas, et de vous exposer brièvement le sujet de plusieurs lettres, qui ne pouvaient trouver place dans le cadre histori- que auquel j'ai rattaché les précédents opuscules; je me bor- nerai pour la plupart de ces lettres à des indications rapides, parce qu’elles m'ont paru d’un médiocre intérêt, comparées à celles qui nous ont occupé jusqu'ici. Six d’entre elles ont été écrites à l’occasion de la mort de Branda de Castiglione, oncle de l’Evêque Zanon. Branda ou Bertrand de Castiglione successivement professeur de droit, légat du Pape en Hon- grie et en Bohème, Evèque de Plaisance, Cardinal du titre de St.-Clément, Evêque de Porto, Evêque de Lisieux, (en 1420) fut aussi archidiacre de Bayeux, chanoine de Bernesq, et suc- céda à Nicolas de Clemengis en qualité de Chantre de notre Cathédrale. Par reconnaissance pour la Normandie , il avait fondé à l’université de Pavie, un Collége, uniquement destiné aux écoliers des trois diocèses de Lisieux, de Bayeux et d'E- vreux, qui voudraient y aller prendre leurs grades. Il mourut

(‘) Il est très-rare que l’on y rencontre une construction vicieuse ou une expression barbare. Je dois pourtant noter le mot servitor employé pour servus , nedum pour non solüm, dietim pour in dies, præservare pour ser- vare, virtuosus pour virtule præditus, et quelquefois saus pour ejus.

19

en 4443 , dans un âge fort avancé : on célébrait son obit à Bayeux le 28 janvier. Dans les lettres de Roland, aussi bien que dans l’Obituaire, il est appelé cardinal de Plaisance, titre qu'il avait conservé toute sa vie, quoique son véritable titre fût celui de St.-Clément. Les six lettres dans lesquelles il est question de cet illustre personnage ne nous apprennent sur son compte aucune particularité, sinon qu’il était le protec- teur de sa famille, et que sa mort laissait dans l’indigence ses plus proches parents. L’'Evêque de Bayeux, ruiné par la guerre, ne peut leur être utile ; il les recommande à la libé- ralité du pape Eugène IV et de plusieurs cardinaux.

Citons encore pour mémoire deux lettres dans lesquelles l'Evêque de Bayeux, toujours par l'organe de son secrétaire, rend grâces au duc de Milan, Philippe-Marie, de la haute protection qu’il a bien voulu lui accorder, à lui et à sa famille, auprès du roi d'Angleterre, du Duc d’York et du Souverain Pontife ; une lettre à l’Archevèque de Cantorbery pour le féliciter sur sa promotion; —une lettre à un personnage inconnu, nommé Huguelin , auquel il vient de naître un fils que Zanon regrette de ne pouvoir baptiser lui-même, et dont il sera le parrain par procureur; une lettre au Cardinal de Fermo, pour le remercier de sa bienveillance envers Jean de Castiglione, parent de l’Evêque de Bayeux; —enfin une lettre adressée au Cardinal Archevêque de Rouen, pendant son sé- jour à Rome. Zanon y félicite son Métropolitain d’avoir ré- tabli la concorde entre le roi Charles VIT et le Dauphin son fils, que soutenait dans son opposition Louis Due de Savoie, dont celui-ci avait épousé la fille : (‘) « Sedatione exortæ dis- cordiæ inter Serenissimum Dominum Regem nostrum, et il- lustrissimos principes Delphinum et Ducem Sabaudiæ. » Ïl n’a pu apprendre sans indignation que l’on s’est efforcé de noir- cir aux yeux du Pape la conduite qu’il a tenue dans l’assem-

(‘) Charlotte de Savoie, petite fille de l’antipape Felix V.

49 blée de 4438. « in hâc ultimà congregatione Bitaricensi » (‘) Il supplie le Cardinal qui connaît sa soumission au chef de l'Eglise, quel qu’il puisse être, « quisquis et ex quâcumque vatione » de rendre sur ce point témoignage à la vérité. Quelqueïois sans écrire précisément au nom de sou Evêque, Roland lui servait d’intermédiaire auprès de ses parents et de ses amis. Pierre de Castiglione avait résolu de renoncer à l’é- tude ; « inceptis studiis nolle ampliùs operam dare » aussitôt l'abbé des Talents lui adresse une vive remontrance au sujet de cette résolution, qui affligeait Zanon son frère. Il combat ses prétextes, lui rappelle que sa famille doit une partie de son illustration à la culture des sciences, et lui prouve que, malgré la communauté d’origine qui rapproche les uns des autres tous les fils d'Adam, la vertu et la science établissent une supériorité incontestable au profit de ceux qui s’appli- quent à les acquérir. « Vides profectd quanta sit laus et glo- ria in splendore virtutis et sapientiæ. Nam cùèm omnium mor- talium una sit origo, unus pater, hus præ cæteris excellere videmus, qui opinione multitudinis sapientes habentur » La science conduit aux premiers emplois dans l'administration , dans la magistrature et dans l’enseignement. La considéra- tion et le respect s’attachent à ceux qui la possèdent ; elle est la seule richesse qui nous accompagne en tous lieux, et dont aucun accident ne puisse nous dépouiller. Ailleurs il donne les mêmes conseils à un jeune homme de sa famille nommé Guimfort, que ses lettres nous représentent comme plein de cette ardeur qui manquait à Pierre de Castiglione. Les vrais trésors, lui dit-il, sont ceux qui n’ont rien à craindre ni du temps ni de la fortune; montrez-vous jaloux de les amasser,

(*) Bien que la lettre au cardinal d’Estouteville soit nécessairement pos- térieure à l’an 1453, époque à laquelle ce Prélat monta sur le siége de Rouen, l'assemblée dont il est ici question est celle de 1438. Depuis cette année jusqu’à la fin du siècle, il ne s’est tenu à Bourges ni concile ni as-

semblée d’Evèques. 4

50 et qu'ils soient les ornements de votre jeunesse. « IlJos itaque thcsauros accumula, his wonilibus adolescentiam tuam exorna, quæ te quocumquè ieris comitentur, quæ te omni regione locu- pletem, splendidum et honoratum efficiant. » Plus loin, Ro- land se réjouit d'apprendre que son jeune ami profite de ses exhortations, qu'il s’est déjà placé au rang des sages par la maturité de son esprit, par l'étendue de ses connaissances, et qu’il ne veut pas devoir l’éclat de sa réputation au mérite de ses ancêtres, mais à son mérite personnel, ce qui, au juge- ment de Cicéron, est infiniment plus glorieux. «Sanctiùs est propriis florere meritis, qum majorum virtutibus inniti. » L'émotion de l’auteur, à cette heureuse nouvelle a été si profonde, qu'il n’a pu retenir ses larmes. Il voudrait avoir l’é- loquence de l'orateur romain pour traduire avec plus d’éner- gie la vivacité des sentiments qu’il éprouve. « Utinam nobis afllueret aliquid Tullianæ facundiæ ad exprimendam meam erga te sinceritatem ! Utinam intima præcordia detegere lice— ret, ut planè cognosceres qualis meus sit in te animus, quàm ferveus mea in te caritas ! » Il nous semble que Cicéron lui- même n'eût pas désavoué ce tour délicat. On sait avec quelle attention scrupuleuse les lettrés du xv° siècle soignaient la forme de leurs compositions. La lettre que nous analysons va nous en fournir un exemple. Guimfort désirait savoir si, quand on écrit à une seule personne, on doit mettre le pronom au singulier ou au pluriel. « Quæris quo pronomine in scriben- dis epistolis utendum videatur, singulari an plurali ? » La ré- ponse de Roland est basée sur une distinction. Le sujet que l’on traite eomporte-t-il le style oratoire ? il faut s’en tenir au procédé des anciens, qui, quand ils s'adressent à une seule personne n’emploient jamais que le singulier; « sic enjm di- gnior est oratio, et auribus legentium resonantior et accomo- datior.» S'agit-il au contraire d’un de ces sujets vulgaires, pour lesquels on a recours à l’idiôme national ? « quæ ma-

|

terno stylo texenda sit » le pluriel est plus convenable. Dans le premier cas, on tolère le singulier, racheté qu'il est par le ton général du discours; « stylus ornatus et oralionis : dignitas Singularitatem illam honestant » dans le sceond cas, il y aurait à s’en servir, présomption ou légèreté. « præsump- tionem sapiat aut levitatem » Nous ferons une double remar- que à l’occasion de cette règle, dont l’auteur nous dit qu’il ne s’écartait jamais; la première, c’est qu’en affectant l’idiôme national aux sujets vulgaires, il insinue assez clairement qu’il réserve la langue latine pour les sujets plus relevés; la se- conde, c’est que même en latin, il emploie tantôt l’adjectif tuus, tantôt l’adjectif vester en parlant à une seule personne, suivant que la circonstance est plus ou moins solennelle, le ton du discours plus ou moins pompeux. « Magna est opinio Sanctitatis tuæ Beatissime pater Significantes Beatitudinem vestram nihil nobis gratiùs efficere posse etc.»

Les savants italiens du xv° siècle n'étaient pas tellement préoccupés des questions grammaticales, qu’il ne leur restàt du loisir pour des travaux plus importants. On ne se bornait plus à copier les manuscrits des anciens, on essayait de les traduire, et le goût de la langue grecque, dont on commen- çait à sentir les beautés, se propageait de plus en plus. Can- dide Decembrio, secrétaire du duc de Milan, et l’un de ces lettrés que les princes se faisaient une gloire d’attacher à leur personne, avait conservé des relations avec l’abbé des Talents, qu'il appelle : « Clarissime frater.» Je voudrais pouvoir citer textuellement une lettre des plus curieuses dans laquelle il l’interroge sur ses occupations, et lui rend compte de ses pro- pres travaux. « Scribe, si licet, quid agas, quid de te speremus, et utrùm litteris des operam; quod equidem laudo, si facis ; si minÿs, hortor.» Depuis un an Candide se livre avec ardeur à l'étude de la langue grecque, et il y a fait tant de progrès qu'il peut maintenant se passer de maître; il a même entre-

me pris de traduire la République de Platon. « Platonis Poli- tiam decem librorum opus » A l’exemple de Léonard l’A- rélin, qui vient de dédier au Souverain Pontife une traduc- tion de la Politique d’Aristote , (‘) Candide souhaiterait que la sienne part sous les auspices d’un nom illustre. En con- séquence, il prie l’abbé des Talents d’en faire accepter l’hom- mage au duc de Glocester, prince excellent, et très-versé dans la littérature. « Quem audio litteratissimum et optimum esse principem » Îl enverra successivement à son ami les différen- tes parties de l’ouvrage, à mesure qu'elles seront traduites ; et celui-ci, après en avoir savouré les délices, les mettra sous les yeux du prince , afin que la lecture du commencement le porte à désirer la fin avec plus d’impatience. « Cupidids ex primis ultimam requiret, et tibi diutiès nostri laboris deliciæ manebunt.» On voit par ces expressions et par plusieurs au- tres que la vanité de l’auteur se couronne de ses propres mains, sans attendre la critique de ses amis. La nouvelle tra- duction qu’il leur promet joindra le mérite de l’élégance à ce- lui de l’exactitude. Quant à l’ouvrage lui-même, il n’y en a pas au monde de plus agréable, de plus utile, de plus parfait : «nibil jucundiès, nihil utiliès, nihilexcellentids.» Enfin il est tellement enchanté de ses découvertes, qu’il déclare la connais- sance du grec indispensable à quiconque veut approfondir l’é- tude du latin. L'opinion de Roland sur cette matière nous eût vivement intéressé. Nous cussions désiré savoir s’il 3’était appliqué à l’étude de la langue grecque, et s'il professait pour elle autant d’estime que son correspondant. Malheureusement nous n’avons que les six premières lignes de sa réponse. Plus tard il écrivit à Candide une autre lettre on ne peut plus flat- teuse; mais il n’y est question ni de Platon ni d’Aristote, ni

(*) Léonard d’Arezzo est mort en 1444. Cette lettre a donc été écrite sous le règne du duc Philippe Marie, et non sous celui de Sforza, qui d’après M. Cantu fut aussi le protecteur de Decembrio.

Deere

des traductions qu'on en publiait alors. Nous ÿ apprenons seulement que Roland était admirateur enthousiaste de De- cembrio ; qu’il parlait de lui en toute rencontre avec les plus . grands éloges; que les ouvrages du docte helléniste étaient connus dans le diocèse de Bayeux, et que le secrétaire de l’'Evêché, Marc Corius, en faisait des copies.

La correspondance privée de l’abbé des Talents, dont je viens d'indiquer le côté littéraire, a aussi dans certaines par- ties un caractère philosophique et religieux. Veut-il consoler un fils de la mort de son père, à l’exemple d'Horace il com— mence par rappeler les brillantes qualités du défunt. S'il suf- fisait de pleurer sa mort pour le rappeler à la vie, il n’est personne de ceux qui l'ont connu qui ne voulût donner un libre cours à ses larmes; mais la mort est un tribut qu'il faut payer à la nature : « Hoc pacto nascimur om- nes, ut aliquandd naturæ tributum exsolvamus. » Le Ré- dempteur lui-même a daigné se soumettre à cette loi; nul ne peut donc s'en affranchir. La mort est cruelle pour un grand nombre ; elle a été douce pour le père de son ami. Il est mort plein de jours et de vertus, dans une paix profonde, au milieu des caresses de ses enfants, qu’il a vus grandir sous ses yeux, et auxquels il laisse en héritage la réputation intacte d’un homme de bien. Il ne conviendrait pas qu’en pleurant son absence, ceux qui le regrettent parussent s’affliger de son immortalité et de son bonheur. Car, comme le remarque Scipion l’Africain : « Hi vivunt qui è corporis vinculis tanquam è carcere evolaverunt : nostra verd quæ vila dicitur, mors est. » (')

Ces lettres et plusieurs autres du même genre contiennent de sages maximes sur l’amitié, sur le mépris des richesses, la confiance en Dieu, l’application au travail, l'amour et le

(*) Les vivants sont ceux qui se sont arrachés aux liens de leur prison corporelle; et ce qu’on appelle notre vice est plutôt une mort. |

no respect de la vertu, dont l’attrait est st puissant qu’elle de- vient souvent la base d’une étroite liaison entre des hommes qui ne sc connaîtront jamais. Une d’entre elles mérite une mention spéciale, c’est celle que l’auteur adresse à Jacques Dupuits, l’un de ses compatriotes, qui venait de contracter un mariage, après avoir conquis laborieusement le grade de Docteur. Roland le félicite de sa résolution ; mais il lui fait entendre qu’il manquerait à tous ses devoirs si, dédaignant le soin de sa femme et de ses enfants, il se renfermait exclusi- vement dans les jouissances égoïstes que peut procurer l'é- tude. Il s’étend sur la sainteté du lien conjugal, flétrit éner- siquement l'inceste et l’adultère, et montre, toujours d’après Cicéron, comment la société a ses racines dans la famille : « seminarium quoddam urbium, ut Ciceronis verbo utar.» La correspondance de l'abbé des Talents ne nous fournit aucun détail sur la vie intime du Prélat à la suite duquel il vint s'établir en France. Îl a cependant prononcé son nom plusieurs fois; mais l’on regrette qu'il n’ait pas ajouté aux formules respectueuses dont il l'entoure, quelques-uns de ces traits qui dessinent le caractère, et mettent en relief la per- sonnalité humaine. Pendant que les Anglais occupaient la Normandie, il écrivit pour recommander les intérêts tempo— | rels de son Evêque à deux personnages différents, l’un nommé Thomas, et l’autre Antoine. Ces deux lettres nous montrent Zanon inquiété par ses enuemis dans la possession de son bénéfice, sans doute à cause de son attachement au Roi Charles VII : « chm apex dignitatis Domini nostri Bajocensis à nonnullis impetatur.» Le Pontife s’est placé sous le patro- nage du Duc de Glocester, ce qui ne l’empêche pas de récla- mer avec instance l’intervention officieuse de tous ses amis. Roland ne juge pas à propos de nous en apprendre davantage ; il laisse au porteur de ses lettres, confident du Prélat, le soin d'exposer plus au long les dangers de sa situation et le genre

ss de secours qu’il réclame. Cetle réserve qui trompe notre cu- riosité pouvait être alors une mesure de prudence. Peut-être aussi Roland se sentait-il quelque répugnance à traiter par écrit des matières arides, épineuses, qu’il eùt été difficile de plier aux exigences du style nombreux. On a pu voir en effet par nos citations, qu’il affectionne particulièrement ce genre de style; il recherche avant tout ce qu’un critique moderne appelle, la phrase à grands plis ; et il a sous ce rapport les défauts de ses qualités. Le soin qu’il donne au choix et à larrangement de ses expressions , j'allais dire de ses drape- ries, semble quelquefois lui faire perdre de vue un but plus élevé. Il s’égare dans les détours de son amplification ; il épuise les catégories, il ne sort que très-rarement des géné- ralités. Îl ignore ou il oublie qu’un sujet paraît d'autant plus intéressant que l’auteur réussit mieux à le dégager des idées générales, à l’isoler de tous les sujets analogues, en un mot à l’individaaliser. Croirait-on, par exemple, que dans une lettre de condoléance écrite au chancelier de Milan après la mort de son oncle Zanon, on cherchcrait en vain un mot qui caractérise ce Pontife, auprès duquel Roland a vécu tant d’an- nées ? Il fut, nous dit-il, l'honneur de sa famille et la gloire de sa patrie ; sa mémoire sera éternelle comme les récom- penses qu’il a méritées ; c’est l’épitaphe banale qu’on lit sur toutes les sépultures. La méme remarque est applicable à une supplique , adressée au Duc d'Orléans, au nom d’un secré- taire qui avait encouru la disgrâce du prince. Il s’agit de con- vaincre. celui-ci qu’un homme comblé de ses bienfaits, accou- tumé à le chérir dès son enfance, n'a pu se rendre coupable envers lui du crime de trahison. Pour cela que fait l’orateur ? au lieu de combattre directement l’accusation, il argumente à minori ad majus, de manière a démontrer qu’elle est in- vraisemblable : « Nuila tam silvestris fera quam usus, consue- tudo et alimenta non aliquandà mitigent, et sic ut mansucseat,

#6 et dominum suum sequatur et diligat. Quàm igitur execrabi- lis esset et detestanda feritas mea, si tantis beneficiis, et hâc tuâ in me singulari bonitate tam impudenter abuti cogitassem! » C’est comme s’il disait que l’ingratitude est impossible, parce qu’elle ferait descendre l’homme au-dessous des animaux. Le reste de la supplique n’est guère plus concluant. À défaut de preuves logiques, peurquoi l’auteur ne s’en tient-il pas aux protestations qu’il met dans la bouche de son client ? Pour- quoi cette longue tirade contre l'envie, le danger de ses poi- sons, la perfidie de ses manœuvres ? « Superiores torvo in- tuetur oculo; infimos plerumquè deprimere et pessundare non ‘erubescit. Omnia perturbat, et semper insidias nectit ; nec cessat unumquemque lacessere ut omnibus præsit etc. » L’ac- cumulation de ces détails prouve beaucoup moins l’innocence de l’accusé que l’inconvénient des lieux communs. Cette mé- thode régnait alors en souveraine ; et Roland, malgré la dis- tinction de son esprit, devait en subir l'influence. Il n’était pas en effet de ces écrivains qui s'insurgent contre les traditions, et aiment à explorer des sentiers inconnus. Il suit pas à pas les auteurs classiques dont il a fait ses modèles, et l’on trouve chez lui plus de réminiscences que d’idées propres. Il est sur- tout remarquable par la sagesse de ses vues, par la variété de ses connaissances littéraires. Il exploite avec le même succès l’antiquité sacrée et l’antiquité profane. Il cite avec un égal à propos la Bible et Platon, Cicéron et Lactance, Salluste et St-Augustin. Il est ingénieux et fin ; il a eu le bonheur d’ex- primer des idées presque toujours justes et vraies dans une langue dont il sentait vivement les beautés, et dont il savait s'approprier les richesses; mais généralement ses conceptions manquent de profondeur et d’originalité. Cependant, Mes- sieurs , j'ai cru accomplir un acte de justice en vous faisant connaître ses Opuscules. Mon but serait atteint, si grâce à la publicité que la Société académique de Bayeux veut bien pro-

Tes

mettre à cette Notice, le nom de l’abbé des Talents figurait un jour dans quelques-unes de nos biographies, des hom- mes moins considérables ont trouvé place depuis longtemps.

J. LAFFETAY.

11 août 1851.

88

TABLE

DES MATIÈRES TRAITÉES DANS LES OPUSCULES

DE ROLAND DES TALENTS.

L Fragment d’un DISCOURS adressé à l'Empereur Sigismond à l’oc-

casion de son voyage en Lombardie. (1431). folio 1.

I. MÉMOIRE sur les avantages de la paix et les inconvénients de la

guerre, adressé à Charles duc d'Orléans , à l’occasion des confé-

rences qui amenèrent la trève de 1444 entre la France et l’Angle-

terre. folio 6.

ll. LETTRE à Zanon de Castiglione, pour soumettre à sa critique le

Mémoire précédent. | folio 13.

IV. LETTRE au cardinal d’York, pour lui dénoncer les abus de l’admi-

| nistration anglaise dans la province de Normandie pendant l’occu-

pation. folio 14.

V. LETTRE au Duc de Glocester, Gouverneur de Normandie, sur le

même sujet. folio 14 verso.

VI. Fragment d’une LETTRE sur la mort du Cardinal de Plaisance,

Bertrand de Castiglione, oncle de l’Evêque de Bayeux (1443).

folio 33.

VII. LETTRE au cardinal d'Angleterre (sic), sur le mème sujet. Jbid.

VIII. LETTRE au Cardinal de Luxembourg, sur le même sujet. folio 35.

IX. LETTRE aux Docteurs Franchino et Guarnerio de Castiglione, pa-

rents du Cardinal de Plaisance, au sujet de sa mort.

folio 35 verso.

X. LETTRE au Pape Eugène IV, sur le mème sujet. folio 36.

XI. LETTRE au Cardinal de Cumes, sur le même sujet. folio 36 verso.

XII LETTRE au Chancelier de Milan, pour le consoler de la mort de son oncle Zanon de Castiglione, Evèque de Bayeux (1459).

folio 37.

XIII. LETTRE au Docteur Guimfort de Bergame, pour le consoler de la

mort de son père. folio 37 verso.

XIV. LETTRE à Jacques Dupuits de Milan, sur la sainteté du mariage et

les devoirs qu’il impose. folio 39.

XV. LETTRE de Candide Decembrio, secrétaire du duc de Milan, dans

: laquelle il fait part à des Talents du projet qu’il a conçu de traduire

la République de Platon (antérieure à 1444). folio 40.

XVI. RÉPONSE dedes Talents (Les six premières lignes). folio 40 verso.

XVII. LETTRE de des Talents an mème Candide, pour l’assurer de son

attachement et de son estime. folio 50.

XVEIL.

XIX.

XXI.

XXIV. XXV.

XXVI. XXVIT.

XX VU. XXIX. XXX.

XXXI.

XXXIL.

XXXIIL.

XXXIV.

XXXV.

ER LETTRE au Pape Nicolas V, pour le féliciter de son exallation. (1447). folio 50 verso. MÉMOIRE sur la conquête de la Normandie par le Roi Charles VII, et la fête établie à cette occasion par l’Evèque et le Cha- pitre de Bayeux. (1450). folio 53 verso. Fragment d’une LETTRE au Roi Charles VII, pour l’exhorter à prendre les armes contre les Turcs. (1464-1460). folio 59. LETTRE au Pape Calixte III, pour l’engager à diriger contre les infidèles les efforts de la Chrétienté. (1458). folio 60 verso. Fragment d’un DISCOURS adressé aux Princes chrétiens pour les féliciter d’avoir conclu la paix (probablement après la trève de 1444). folfo 70. DISCOURS adressé au Cardinal d’Estouteville, Archevèque de Rouen, sur la nécessité de protéger les peuples chréliens con- tre les attaques des infidèles. (1453-1460). folio 73. DISCOURS synodal, sur les Droits et les Devoirs du sacerdoce. | folio 80 verso. LETTRE à Antoine, (?) pour lui recommander les intérèts de l’E-

vêque de Bayeux. folio 97. LETTRE à Thomas Greci, sur le mème sujet. folio 98. Fragment d’une LETTRE à Guimfort, sur les avantages de la

science. ?__ folio 104. SUPPLIQUE adressée au Duc d’Orléans, au nom d’un de ses se-

crétaires soupçonné de trahison. folio 104 verso.

LETTRE à Guimfort, dans laquelle illni adresse des éloges au sujet de ses études, et répond à ses questions. folio 106 verso. LETTRE à la ville de Milan, pour la féliciter d’avoir conquis sa liberté. (1448). folio 107 bis. LETTRE à l’Archevêque de Narbonne (Mg' L. de Harcourt), pour Jui exprimer le désir de le voir monter sur le siége archiépis- copal de Rouen. (1452). folio 108. LETTRE à l’Archevèque de Rouen (Mgr d’Estouteville) pendant son séjour à Rome, pour le prier de rendre témoignage aux sentiments de l’Evèque de Bayeux, dont on a calomnié la con- duite auprès du Saint-Siége ( postérieure à 1452).

È folio 108 verso. LETTRE au Chapitre d’Avranches, pour lui recommander l’exé- cution des décrets du Concile de Bäle (1442). folio 109 verso. LETTRE au Comte Jean-Marc de Grassis, pour s’excuser de n’a- voir pas, après la mort de l’Evèque Zanon, proposé son neveu aux suffrages du Chapitre (1459). foho 110. LETTRE à Philippe Marie Duc de Milan, pour le remercier de

XXXVI.

XXXVII.

XXXIX.

60

sa bienveillance. | folio 144. LETTRE au même, sur le mème sujet. folio 111 verso. LETTRE au Cardinal-Archevèque de Cantorbery, pour le féli- citer de sa promotion. folio 120. XXXVIIL. LETTRE à Pierre de Castiglione, sur les avantages qu’on peut retirer de l'étude. folio 120 verso. LETTRE à Huguelin de Parme, sur la naissance de son fils. folio 122,

XL.

XLL

XLII.

XL.

XLIV.

XLY.

XLVL.

XLVII.

LETTRE au Cardinal de Fermo, pour le remercier de sa bien-

veillance. Ibid. LETTRE au Pape Pie IE, pour le prier de confirmer l'élection de Mg: L. de Harcourt proposé par le Chapitre de Bayeux (1459). folio 133.

LETTRE au Sacré-Collége, sur le même sujet. folio 123 verso. LETTRE au Cardinal-Archevêque de Rouen, sur le mème sujet.

folio 124. LETTRE à Mg’ L. de Harcourt, Archevèque de Narbonne, pour l’informer de son élection. folio 125.

LETTRE de Mg: L. de Harcourt au Chapitre de Narbonne, dans laquelle le Prélat expose les motifs qui l’ont déterminé à ac- cepter le siége de Bayeux. folio 125 verso.

LETTRE du même au Pape Pie II, pour le remercier de ce qu’il a daigné , en confirmant son élection, le nommer Patriarche de Jérusalem. folio 126 verso.

Commencement d’une LETTRE au Pape Pie If, dans laquelle Mg: de Harcourt se plaint d’avoir été calomnié auprès du Saint-Siège. folio 127 verso.

FIN,

61

a

LE PRÉSIDENT LABARRE,

PAR

M. Vicron-Evreuonr PILLET,

RÉGENT DE RHÉTORIQUE AU COLLÉGE DE BAYEUX, MEMBRE DE PLUSIEURS SOCIÉTÉS SAVANTES.

Le en séance de la Section des Sciences, Arls et Belles-Letires.

Aucun dictionnaire biographique n’a consacré une seule ligne au président La Barre, qui cependant a publié un ou- vrage qui compte trois éditions, sinon davantage. Nous allons essayer de réparer cette omission, autant que nous le pour- rons; car la vie du président La Barre est fort imparfaite- ment counue, et seulement par quelques passages de ses propres écrits.

René Laurens , seigneur de La Barre, naquit à Mortain. On ignore la date de sa naissance. Il fit ses premières études à Sourdeval, puis les acheva à Paris. Voici, du reste, ce qu'il dit de lui, dans le Formulaire des Elus, page 11 de la troi- sième édition : « Après avoir fait mes études à Paris et ré- genté, suivi quelque temps la court, et fréquenté les grands, fait le voyage d'Italie et visité les diverses contrées de l’Alle- magne et de la Suisse, Dieu me fit la grâce en 1595 d’estre pourveu en tiltre d'office du premier (président) au terroir de ma naissance, en la ville de Mortain, je suis résidant pour . le présent.» Le président La Barre eut pour amis des hommes savants et illustres. Îl était très-lié avec Matthieu Mareschal, auteur d’un Traité des Droits honorifiques. « Maistre Mat-

(== tieu Mareschal, dit-il, digne advocat du Parlement de Paris, et homme de race preud’homie et suffisante , et fort mon amy... » Îl connut à Paris le président Claude Fauchet, au- teur des Antiquités qauloises et françaises et de plusieurs autres ouvrages estimés : « J’y ay veu ( à la Chambre du Trésor) et cogneu le président Fauchet, homme docte et bien versé aux antiquitez de la France , dont l’âme soit en béné- diction, comme en est la mémoire.» On ne sait quand mou- rut le président La Barre ; mais il vivait encore en 1624, comme l’atteste le Formulaire des Elus, page 100, dont il publia lui-même , nous le croyons du moins, une troisième édition, en 1628. |

11 donna, en 1590, une édition de l’Apologétique de Ter- tulien, avec des remarques sur cet auteur. Il fit paraitre, en 1612, une Traduction de la vie de saint Guillaume Firmat, avec des notes il parle de son Traité des pélerinages. I] composa un Z'raité des reliques : « Ainsi que bien au long, dit-il, page 496, nous l'avons exposé au traitté des Reliques, tome II, des Saincts. » Il publia , en 1616, un formulaire des Elus, pour l'instruction de ses confrères , lorsqu'il fut nommé président de l’Election de Mortain. Ce dernier ou- vrage est un volume de 741 pages, petit in-8”°; la lecture en est fastidieuse ; mais il se fait remarquer par une certaine li- berté de pensée et une certaine hardiesse de plume. « C’est un livre très-curieux et trop peu connu, dit M. Léopold De- lisle (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, mai-juin 1850, page 412, note 8).» Il s’y trouve, en effet, mille choses qu’on n’y soupçonnerait pas et qu’on chercherait vainement ailleurs. Du reste, le président La Barre en avertit lui-même dans son épitre dédicatoire à Messieurs les Esleuz de Normandie : « Au demeurant, sera possible trouvé hors œuvre que je me sois un peu égaré sur les imposts, foires, marchés , sallages, breuvages, espèces ci monnoyes; mais je l’ay fait pour con-

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tenter les plus curieux et toujours pour le mieux, et afin d’instruire notre jeunesse ou nouveau Esleu, rapportant quel- ques recueils de nos anciennes estudes, et afin aussi que les ennemis et haîneux de nostre ordre, et autres qui vilipendent la vacation, sçachent qu'il y en a en icelle qui scavent avec le jetton manier quelquefois la plume , et aux heures de rélaiz feuilleter les bons livres pour leur esbatement , et s’esbatant servir au public ès siècles advenir. »

Ce formulaire est une sorte de Manuel qui indique aux officiers d’une Election les matières dont la connaissance leur est attribuée. Nous allons en transcrire le titre, car il nous a paru assez curieux : Nouveau formulaire des Esleuz, auquel sont contenues el déclarées les functions et devoirs desdits officiers , et sommairement ce qu'ils sont tenus sçavoir et faire pour l'acquit de leur charge, ensemble quelques re- cherches touchant les tailles, taillon, subsides, creües, im- posts, tribus et péages, foires, marchez, sallages, quatrié- mes, huitièmes, ct autres deniers qui se lévent sur les boires et breuvages, tavernes el taverniers,

Avec un Traitié des monnoyes et des métaux,

Le tout par la diligence du Pr. La Barre.

Erudimini. qui judicatis terram. Psalm. 2.

Troisiesme édition reveüe et corrigée.

Paris, chez Antoine Robinot, au Palais, au bout de la petite salle, M.DC.XX VIII.

Le Formulaire des Esleuz est divisé en sept livres, sub divisés eux-mêmes en un plus ou moins grand nombre de chapitres. Avant de commencer l'analyse de ce livre, peut- être est-il nécessaire de dire deux mots de l'EÉlection, cette juridiction qu’a brisée la Révolution de 1789. L’Election était une juridiction royale subalterne qui jugeait en pre- mière instance de la plupart des matières dont les cours des Aides connaissaient par appel. Or, la cour des Aides de

(ti

Rouen connaissait, jugeait et décidait souverainement des tailles, creues, gabelles, aides, traites, imposition foraine, octrois, levées de chevaux, charrettes, pionniers, bœufs, moutons, garnisons, étapes , fortifications et avitaillement de villes, vins, boissons, marchandises, etc. On appelait Elus les officiers qui composaient cette juridiction, et ce nom leur venait de ce que originairement ils étaient établis par la voie d'élection : on les chargeait alors du détail des impositions et du soin d’en faire l’assiette et le recouvrement dans les paroisses. Les officiers dont chaque Election était ordinaire- ment composée, étaient un président, an lieutenant, plusieurs conseillers, un procureur du roi, un greffier, plusieurs huis- siers et des procureurs. Le nombre des conseillers variait dans plusieurs Elections ; quelques siéges avaient même deux présidents. Les officiers des Elections jouissaient de plusieurs priviléges et exemptions. On comptait en France 181 Elec- tions, distribuées dans les provinces et généralités, qu'on appelait pays d'Election.

Le Formulaire des Esleuz est aussi curieux pour l’histoire de la langue que pour celle du pays, et nous allons en ex- traire tout ce qu'il peut contenir d’intéressant pour l’'archéo- logie, l’histoire , la numismatique, les institutions, les mœurs et les usages de l'époque vivait le président La Barre ; car ce livre abonde en particularités qui touchent à tous ces points; ce sont comme quelques restes de fine mosaïque en- castrés dans une marqueterie grossière et confuse.

Le livre premier comprend 33 chapitres. Du nom et office d'esleu— Erection des offices d'élection Dénombrement des Eslections et généralitez de France De la juridiction des esleuz Du devoir des esleuz, voilà l’objet des cinq premiers chapitres. Ici notre auteur trace le devoir des élus et se plaint de la multiplicité et ile la vénalité des charges :

« L’esleu, dit-il, magistrat sur le fait des impositions et recollections des

65 deniers du Roy, n’est pas véritablement de peu d’auctorité à l'endroit du public et du peuple. Et pourtant est bien requis qu'ilsoit civilement homme de réputation, sans avarice et ambition, qui ne regarde aux présens, ny preste l’oreille aux inductions et sollicitations ; ains qu'il so monstre rond et entier en sa function, marchant en sa charge comme devant Dieu, esti- mant icelle luy estre commise et baillée en édification, et non en ruine, et pour servir et profiter au public et non autrement. Si une fois il prend telle résolution, et se propose de n’enfraindre ou violer pour occasion quelconque leserment qu'il a fait lors de sa réception, sans doute ce sera un homme de police, un oracle de son pays, la radresse du peuple; c’est en un mot un oflicier fort utile et commode, comme d’ailleurs fort incommode s’il biaise aux affections du siècle, et se laisse emporter et transporter hors du droit sentier de sa vacalion.…… Je dis cela par forme d'adverlissement ; car les déportements d’aucuns font grand préjudice aux autres. C’est de présent un blasme général de tous les officiers qu’ils n’achètent par charité qu'ils ayent vers le peuple leurs estats si chèrement, ains en désir d’en refaire leur argent, ct de revendre en détail ce qü’ils ont acheté en gros, qui est véritablement une pralique trop pratiquée, et qui ne toucho. seule- ment l’honneur des esleuz, mais de tous les autres officiers encore bien davantage. Heureux sont les peuples qui ne sont point sous les griffes de tant d'officiers, dont le nombre croist de jour à autre, et multiplie de telle sorte qu’en sa multiplication il a desja fort endommagé le reste. Et se per- dra luy-mesme en sa confusion, tellement qu'il faudra tost ou tard oster tant la vénalité que pluralité d’iceux, et remettre toutes choses, retran- chant ces labyrinthes de procez et de chicaneries, à l’arbitration des gens de bien et preud’hommes, qui seront juges sans tiltre et gratuits tant que durera leur députation. Henry 3se vit tant importuné de nouvelles créa- tions d'officiers et d’oflices qu’il fut contraint l’an 1584 faire révocation d’iceux, avec deffenses rigoureuses de n‘en poursuivre le restablissement, n’y bailler mémoires de nouveaux establissemens, à peine aux contreve- nans d’estre déclarez criminels de leze Majesté, et ennemis de Dieu et du repos du peuple... Or est-il qu’en matière de finances il y a tant de fi- nesses, de subtilitez, de traverses et d’inventions d'attraper et divertir le liard, que tous les ans la malice d’aucuns donne occasioù à nouvelles or- . donnances, et à nouveaux officiers et reiglemens, qui est cause d’un grand désordre, que l’on oste les uns et remet-on les autres, qu'il n’y a rien d’as- _seuré en telles affaires. 11 ne faut qu’un ou deux de ces donneurs d’advis de Court avec leur diable d'invention pour troubler tout le reste. Contre eux faudroit procéder criminellement et attacher telles harpies au croq..…. Mais les Esleuz se doivent souvenir qu’ils sont juges, et partant qu'ils se doivent monstrer prudens et modestes, en habits décens selon leur qualité : les Présidens avec la robbe ou le manteau long ; leur lieutenant avec la

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grande robbe selon sa réception comme sédentaire, et les autres vestus dé- cemment en gens d’estat: voire estre pris d’aage compèlent , ny trop jcu- nes ny trop vieux. Retenus en leurs gestes ct comportemens, ny jureurs ny blasphémateurs; en leur séance arrestez et vénérables, escontant les causes, et donnant leurs advis posément et de bon sens, sans criailler ny entre- prendre que pour la raison, ct encore sans passion. »

Après avoir parlé, au chapitre 6, de la prééminence et qualtez des Esleuz, le président La Barre arrive au chapitre 7, si les Esleuz cognoissent de noblesse, et nous fait un petit tableau de mœurs. Il paraît que les Normands étaient très- friands de noblesse, comme latteste l’anecdote suivante :

« Entrant Henry IV, à Caen, l’an 1599, voulut par manière de gralifica- tion annoblir les Eschevins : deux acceptèrent sa grace, mais le troisiesme le remercia humblement, préférant le train de la marchandise, seul sup- port de ses moyens. Chose remarquable à un Normand ; car pour la plus- part sont fort friands de noblesse. Ce qui leur procède d’une gentillesse de nature, cherchant tousjours de s’avantager, majores nido ex tendere pennas, et s'affranchir des tailles et subsides, dont ils sont fort grevez, ne regardant pas le plus souvent que l'entretien de telle qualité requiert d’avoir des mo- yens, du moins mille escus de rente, pour vivre honnestemont. »

On courait alors avidement après les lettres d'anoblisse- ment; tous les moyens étaient bons pour se les procurer, mais l’argent avant tout, et les rois favorisèrent eux-mêmes cet abus. Le président La Barre s’en plaint avec une cer-

taine vivacité :

« Le roy François lascha véritablement un peu la bride à ceux qui vou- lurent acquerir la noblesse; car l’an 1521 il permit aux roluriers possé- dant fiefs, en payant le revenu d’une année de leurs fiefs, ou fief, d’obtenir lettres de noblesse, deniers qui lournèrent au profit du patriarche de Jéru- salem, et cardinal de Prie. Après, l’an 1576, Henry III, soubs certaines considérations, fist un édit d’annoblissement de mille personnes, pour re- peupler la noblesse de France fort diminuée par la calamité des guerres ci- viles, en faveur de personnes recommandables, à prendre des généralitez Je Paris, de Rouen, Caen, Amiens, Chaalons, Troyes, Bourges, Poitiers, Lyon, Ryon, et Orléans.

» Tous les jours par gens vertueux se font actes généreuses el héroyques. Tous les jours au tiers estat, se trouvent gens qui font art , sciences de grands progrez, et en la justice et en la deffence du public, de grands et

CT

signalez services; en recognoissance de quoy les Roys et les Princes leur font d’insignes récompenses. Nicolas Oresme, ayant à la requeste de Char- les VII, traduit la Bible en françois ct la physique d’Aristote, eut pour soy ct les siens don de noblesse. René Chopin, présentant à Charles TX son livre du domaine , eut pareille gracieuseté, et le Caron tost après... De présent les moindres officiers, jusques aux enquesteurs, ne font dificulté de prendre tiltre d'Escuyer.»

Le chapitre s’occupe de la Distinction des deniers en matière de finances; le des Levées de deniers; le 10° de Quels deniers cognoissent les Esleuz ; le 11° du Domaine ; le 42° des Aydes ; le 13° de l'Imposition sur le vin.

« L'opinion d’aucuns charge de blasme Chilpéric d’avoir le premier de nos Rois mis l'imposition sur le vin, qui fut premièrement du quart, puis du huitiesme, et du vingtiesme ; n’estant son domaine a peu près suffisant pour fournir à ses despenses ct affaires. Il s’advisa donc de prendre d’un chacun qui avait du vin, un vaisseau contenant la quatriesme partie du vin du possesseur. D'où est et seroit provenue l’occasion de l'imposition du hui- tiesme en France, ct du sixiesme au pays de Narbonne, et du quatriesme

en Normandie, levée qui enchérist fort la vie de l’homme, consistant la plus part de sa despense en boire.»

Le 14° chapitre traite des Tales.

« Le premier qui leva la subvention que nous appelons Tailles sur le peuple roturier fut leroy Sainct Louys : les grands font les grandes fautes.»

On voit par cette citation que le président La Barre avait une certaine indépendance de caractère, et qu’il ne craignait pas d’infliger le blâme à qui le méritait, füt-ce une tête cou- ronnée.

Les réclamations de notre auteur ont souvent pour objet la réforme des abus existant dans la répartition ou le prélè- vement des taxes. Au nombre et à la gravité de scs plaintes, on peut juger quelle était l’étendue du désordre dans cette partie de l'administration. Grande était alors la misère des collecteurs, comme l’atteste le chapitre 45, intitulé : Du Droit de collection et de-la distraction.

Du jourd’hui (1624) il ne reste plus qu’un sould par livre aux pauvres collecteurs, qui leur est une grande perte... A celte heure que la moitié

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de leur droit leur est ostée, il n’y aura pas presse, ni à estre collecteur ni à recevoir les denicrs du Roy, qui ne peut tourner qu’à un grand retarde- ment d’iceux. Les pauvres collecteurs ne pouvant trouver qui fasse la col- lection pour eux, faute de pouvoir trouver deniers pour faire les advances, demouront sous le faix, à la mercy des sergeans et coureurs, ruinez de biens pourriront ès prisons... Et pris tout cela? à pauvres gens qui n’ont qu'une vache ou deux. et pas tant vaillant, ny du blé à se passer la moitié de l’année. Sur les autheurs de tel advis, le peuple sans doute crie . Vengeance et cricra sans cesse... O bon Dieu ! quel désordre de ce mal- heureux siècle! faut-il que tant de gens de bien ne voyent goutte en telles affaires ? »

Et dans le chapitre 16, du Taillon, le président La Barre ajoute :

« Henry IT avoit ordonné qu’il se léveroit certaine somme sur les habi- tans de ce Royaume, pour l'entretien , vivres et munitions des gens de gucrre, qui fut par luy-mesme arrestée et réglée, et dura son ordonnance quelque temps. Mais depuis toutes choses s’enchérissans, et allans de pis en pis, elle a esté beauconp augmentée, et Ê ’augmente journellement à la foule du pauvre peuple qui porte tout.»

Le chapitre 17, Creüe des Garnisons, nous offre deux particularités historiques qu’il est bon de recueillir :

« François premier du nom se voyant, l’an 1534, assailly de toutes parts, mist sur les Légionaires qui furent sept légions de gens de pied, à la forme des Romains, lesquelles estoient chacune de six mille hommes, cestans-te- nus les soldats de mème légion loger ensemble. Leurs chefs esloicnt exempts de tailles, comme aussi tous manquels et estropiez, ayans couru fortune de guerre : et avoient ceux qui s’estoient monstrés vaillans, et fait preuve de leur valeur, un anneau d’or dont ils estoient honorez, pour en seigne et marque de vertu.

« Le mesme François premier exempta en onze des bonnes villes et prin- cipales de ce Royaume, un artiller, c’est-à-dire un faiseur d’arcs et de fles- ches, estant tenu d’en avoir telle provision que besoin seroit. Depuis les harquebuses et mousquets sont venus en usage, et n’ont plus les archers que le nom, et quelques priviléges ès villes franches, ils ont le prix du blanc lirans à la butte.»

Le chapitre 18° parle de la traite foraine ; le 19°, des Munitions ; le 20°, de l'équivalent ; le 21°, des deniers com- muns et d'octroy. Voici quel était l'emploi des deniers pro-

69 venant de l'octroi des villes :

« Il y a des deniers communs et patrimoniaux, comme ils les nomment, qui appartiennent aux communautez et aux villes, se consistant en louages de maisons, estaux et estalages, boutiques, rentes et revenus, et autres re- devances qui se prennent sur places publiques, fieffées ou arrentées, sur terres, prairies, moulins, et autres choses appartenantes au public : dont les deniers provenans, sont de bon employ, se distribuans à tout plain de bonnes œuvres utiles et charitables, aux réparations des ponts, des portes et des pavez, et à salaricr les prédicateurs, régens et maistres d’escoles, et à fournir aux despenses communes, aux teux de joye, torches du S. Sacre- ment ; sux entrées et réceptions des roys; pour celuy qui gouverne l’hor- loge, pour les portiers, trompettes et autres. Lesquels deniers advenant qu'ils ne fussent bastans ou suflisans aux grosses réparations, comme pour réfection de murailles, de clochers ou d'églises, on a accoustumé de se re- tirer vers le Roy, qui accorde sur requeste quelque somme annuelle, à pren- dre sur certaines denrées, ou marchandises qui entrent, ou quise distri- buent en la dite ville. Et c’est ce que l’on nomme dons et octroys.»

Le chapitre 22° est relatif aux pionniers et chevaux d'ar- tillerie ; le 28°, aux péages; le 24°, aux coustumes. L’au- teur du Formulaire s'exprime ainsi sur les dépenses des rois :

« En fait d’imposts, leur façon estant de n'aller jamais au rabais, en di- minuant, pour l’esgard de leurs despenses, tailles et imposts; mais tous- jours en grossissant et enflant le fisque, à l’atténuation toutefois du corps politique et du pauvre peuple.»

Notons, en passant, un trait relatif aux usages :

« Au lieu s’exige ordinairement ce droit (la coutume), la mode cst ancienne, pour advertir les passans, de suspendre une billette, ou morceau de bois attaché d’une corde, brandillant au bout d’une perche, ou de l'at- tacher au bout d’une branche, et ores se nomme billette branchère, pour signal aux marchands et traversans de payer leur coustume :

Ce billot suspendu qui à l'air se consume Advertit le marchand d’acquitter sa coustume.

Charles VIE, ajoute notre auteur, pour donner courage aux personnes d’apprendre l'art d’arpentage , exempta les arpen- teurs ct mesureurs de terres jurez de toutes coustumes, tra- vers, péages, pontages el barrages. |

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Le chapitre 25° comprend les Travers ; le 26°, les Bar- rages :

« Le sieur de Rosny, dit le président La Barre, ne desdaigna la qualité de se faire nommer grand Voyer de France, et en vertu d’icelle, l’an 1603, 1609 et 1610, faire dresser et esplanader les chemins royaux, les faire cs- larger à vingt quatre pieds, csbrancher les arbres encombrans, et en quel- ques lieux de France, y faire le long planter des meuricrs blancs, et aux autres endroits des ormeaux, nolamment ès places vagues.»

Le chapitre 27° est consacré à la Douane ; le 28°, aux Décimes ; le 29°, aux Gabelles. ci, notre auteur se plaint beaucoup des taxes onéreuses mises sur le sel.

« C'est dujourd’huy le grand party qui se haille à quelques particuliers qui n’y ont pas beaucoup gaigné ces annécs dernières, Dieu ne pouvant souffrir que deniers exigez avec tant de vexation peussent beaucoup profiter. Les cayers des Estats tous les ans sont remplis sar cela de plaintes de ce qu'on assied le sel par forme de taille, et que l’on force les personnes à acheter du sel qui n’ont que saler et qui ne l’oseroient revendre, leur de- meurant sur les bras en pure perte. J’aurois bien peur que l’abus d’un tel trésor nous en fist perdre l’usance à la fin, comme Athénée remarque des Locrenses.

» François I, l’an 1543, quelques années avant son décez, mist le tribut qui se lève sur les poissons de marine salez, establissant les priseurs et vendeurs de poisson à Paris, deffendant au reste qu'aucun n’eust à prendre ou acheter sel qu'aux greniers du Roy, la Gabelle estoit ordonnée. Et comme ce prince eut de grandes affaires, il imposa aussi tribut sur les pois- sons de mer peschez ct salez, vendus et distribuez par les costes de Nor- mandie.»

Le 30° chapitre traite du Pied rond et pied fourche; le 31°, des Emprunits ; le 32°, du Foüage et moneage. Ici, le président La Barre parle ainsi des rois :

« Ce bouffon de Sicile remarquant la paucité des bons roys, disait qu'ils se pouvoient tous escrire au rond d’un petit anneau, tant il les estimoit en petit uombre ! Rarement sc trouvent-ils qui n’ayent blessé leur peuple de quelque imposition.»

Voici, relativement à l’altération des monnaies, un passage qui appartient à l’histoire. Îl est bon de le recucillir, car l’au- teur était témoin oculaire : |

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« Véritablement on ne peut toucher aux espèces qu’il n’y aille de l’inté- rèt du public. On ne les enforce jamais, mais on les affoiblit tousjours pour y gaigner la façon du moins, et lorsqu'il s’y fait quelque refonte el descry, le peuple y est tousjours préjudicié. Nous avons veu le désordre de l’an 1614, qu’on ne voyoit que pièces estrangères , qui s’exposoicnt à tel prix qu'on vouloit, le soir d’une façon, le matin d'autre, tousjours en haussant, au lieu desquelles on tiroit notre bon or ct bon argent, de Francc : le marc d’aucuns ne fut guères apprécié qu'aux doux tiers des nostres de prix, tant d’or que d’argent. Les Cours n’en voulaient point, encore moins les re- ceveurs-généraux et particuliers ; ainsi le peuple qui en avoit, avoit de l’ar- gent et n’en avoit point ; ayant à négocier en Court, à payer espèces, ou à payer aux receptes, estoit contraint d’achepter de la monnoye de France à perte de cinq ou six souls par escu, peine el coustage intolérables. Sur tel désordre arriva le réglement après, en l’an 1615, deffendant de n’exposer ni recevoir plus autres espèces qu’au coin et armes de France, ct lorsque le royaume en estoit presque épuisé, et lors fut la grande confusion. Au change on perdoit le tiers ct plus, et plusieurs qui avoient emprunté de- niers pour trafiquer en sont pauvres. Et Dieu sçait de ces pièces estrangè- res et de tek billon quelles espèces on nous a faites de dix souls et autres. Dieu nous garde de voir jamais tel désordre. Telle année se nomma par

‘aucuns l’année des pertes, pour la remarquer à l’adveuir, tant pour la sté- rilité de biens que rabbais des monnoyes, que pour l’assemblée des estats- généraux à Paris, qui après plusieurs séances, et avoir recogneu les maux de l’Estat, se départirent sans y donner remède et sans ricn faire :

« Le descry des monnoyes, les estats de feintize, » font remarquer à mal l’an mil six cent et quinze.» Le 33° chapitre est intitulé Des poids et mesures. Le pré- sident La Barre songeait, dès le temps mème il vivait, à tout ramener à l'unité : écoutez-le :

« De présent que les choses sont revenues à leur poinct et retombées au période du meilleur et plus utile gouvernement, sous la puissance d’un seul, le plus cxpédient seroit de réformer le tout à un, les coustumes, les poids et les mesures, laissant le passé et réglant l’advenir.»

Il nous parle encore, dans le même chapitre, de la mc- sure d’Arques, et de la fondation de l’abbaye de Sainte-Ca- therine et de Saint-Amand.

« Nous apprenons des Antiquitez de Rouen comme Josselin le Vicomte sicur d’Arques, sous le règne de Louis-lc-Gros, viron l'an #110, cstant

2 4e.

pour lors Maurille, archevesque du dit Rouen, sur l'incertitude des poids et mesures de tout le quartier, fut le premier autheur des poids et me- sures, et de vient qu’en plusieurs adveux, est faite mention de la mesure d'Arques comme de la plus commune et usitée. De luy encore Les sieurs de Lardière, yssus de luy, ont retraitte au chasteau d’Arques en temps de trou- ble, possédant héréditairement le droit de jauges et mesures, et ayans par ‘devers eux les estallops d'icelles pour y avoir recours, quand besoin seroit. Cestuy Jossehh ou Cosselin fut fondateur de l’abbaye saincte Catherine du Mont de Reuen, et y est enterré avec Ameline sa femme, fondatrice de Fabbaye sainet Amand. L'an 1601, cette abbaye sainete Catherine fat dé- molie par le commandement du Roy Henry HIT, pour oster la forteresse ct eommandement que elle avoit sur la ville de Rouen. »

Le livre contient 48 chapitres.—Chap. 1°.—Départe- ment des tailles.—Chap. 2.—Institulemens d'estats et dé- partemens.—Chap. 3.— Formules des mandemens et charges. —Chap. 4.—Si les Esleuz commettent péculat, imposant plus ou moins qu'il n'est mandé.—Chap. 5.—S1 bourgs ou hameaux greslez, bruslez ruinez se peuvent descharger au département.—Chap. 6.—Des exempts à tailles.—Chap. 7. —Des signatures des Esleuz.—Chap. 8.—Des seaux en eslection.

« De tout temps ne faut point douter que la plus commune et ancienne façon de sceller a esté en cire, parce que c’est une gomme provenante d’un petit animal ennemy de falsité et de puanteur ou corruption, qui ne manque de divinité s’il ne mourroit point; maniable ct susceptible de ce que l’on : veut. On y imprime facilement et à plaisir ce que l'on veut, et con- serve assez bien les espèces et figures qu’on y veut imprimer, pourveu que mise en lieu fraiz....… La meilleure cire est roussoyante, l’au- tre jaunissantc et la plus claire, la blanche qui se blanchit au soleil et à la rosée, et de celle-là se fait le cicrge de la veille de Pasques, appellé des il- Jumiuez, qui est bénit à Rome par la main du pape, et duquel se forme par après les Agnus Dei, qui recouvrent derechef estans formez la bénédic- tion du Sainct Père à la messe de la nuit de Noël, pour estre icelle portée et communiquée par tout le monde, qui est la plus digne signature qui se puisse former ou mouler de cire, portant le symbole et la configuration de J'Agneau sans macule du Sauveur et Rédempteur, qui a fait le tout selon son idée, ct la créature humaine à sa semblance età son image et racheté icelle.…. | | : |

» Lorsque Sainct Louvs ordonna les Chauffe-cires à la Chancellerie, en

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faveur des quatre fils de Soule sa nourrice sans examen de suflisance n'y sçavoir lire ni escrire, lors furent ordonnnées les diversilez de seaux, le grand qui estoit de l’anneau du Roy, baillé au Chancelier pour la grande Chancellerie, avec la représentation de sa Majesté, et l’autre moindre pour les chancelleries des Parlemens, sous un des maistres des Requestes; et furent différentes les sortes de cires, jaulnes pour les affaires de l'Estat et des finances ; vertes pour les rémissions, grâces et abolitions, et rouges qui furent concédées aux Universitez. On ne se sert que de ces trois façons

que je sçache. »

Chap. 9.—Des recherches, visites el chevauchées des Es- Jeuz.—Chap. 10.—Des mandements pour termer la chevau- ‘chée.—Chap. 11.—Progrez de la chevauchée qui consiste à s'informer de l'assiette et collecte des deniers du Roy, com- moditez et incommoditez des paroïisses.—Chap. 12.—De la nomination des collecteurs.—Chap. 13.—Du nombre des collecteurs. Chap. 44.—Des aides aux collecteurs. Chap. 15 —Si avoir esté collecteur descharge pour la vie. —Chap. 16.—Si un collecteur nommé se peut coller contre un qui l'auroit esté.—Chap. 47.—Si deux collecteurs peu- vent modérer le troisiesme.—Chap. 18.— D'où prend pied l'imposition des tailles.—Recueillons en passant cette parti- cularité historique relative à la Normandie :

« L'année 1616, qu’il n’y eut convocation d’Estais en Normandie, à cause des remuëments et du voyage de Bordeaux, le Roy Louis XII, regnant à présent, estoit empesché à son mariage avec l’Infante d’Espagne, lesquels Dieu veuille bénir de tout bon-heur et lignée, l'imposition se commença du premier de janvier, etc. »

Chap. 19.—De l'aage des taillables.—Chap. 20.—S1 filles aagez sont taillables.—Chap. 21.—S’il y a vacance en fait de taille.—Ici notre auteur trouve même moyen de parler de la faiblesse de notre nature :

« Certainement nostre vie n’est qu’imbécilité, disons ce mat en passant, tousjours accompagnée et confite en folie; elle se commence par l'enfance, pleine d’enfantillages et de singeries ; accrué, elle se joint à une femme qui est la folie mesme, et se finist en décrépitude. »

Chap. 22.— Du changement d'octroy.—Chap. 23.—

de.

Des assiettes des collecteurs.—Chap. 24.—Des obmis en l'as- siette.—Chap. 25.—Forme d'évaluation pour les assiettes. Nous voyons ici que le jeton était encore au XVIT siècle, en usage pour le calcul :

» Aucuns s’y sont voulu ayder des reigles d'arithmétique, mais la divi- sion manque en son quotient à trouver les moindres sommes, et puis les chiffres sont trompeurs. Pourquoy la Chambre des Comptes dont toute l’oc- cupation est à nombrer, calculer et compter, les a suspects, et n’approuve bonnement que le ject et le jetton, se servant fort peu de la plume pour n’en cstre la forme cogneuë que de peu de gens, ny commune. »

Chap. 26.—Des rolles et assiettes.—Ici le président La Barre fait l’éloge des laboureurs.

« Sont les laboureurs qui nous nourrissent tous, et en cette considération d’autant plus à chérir et supporter que leur travail est le plus nécessaire, utile et profitable, qu'aucun autre qui soit au monde, à cause de leur in- dustrie soigneuse et innocente, à eux seuls l'usure est permise et loisible. Un grain de bled jetté de leur main en terre en produit cent, quand il ren- contre un terroir propre, bien davantage, Diou bénissant ainsi la peine qui est pour le commun des humains... Si donc du profit que les personnes apportent, on juge de leur mérite, le laboureur ne sera jamais méseslimé : quoique simple et grossier, son exercice est préférable à tous autres, et pourtant non vil de soy ny contemptible. Les roys et monarques ne man- gent point d'autre pain que celui qu’il leur sème, bat et moissonne ; ils ne sçauroient vivre sans le laboureur, qui vivra bien sans eux. On luy jette le fardeau de tout, en paix et en guerre, au contraire qu’on le devroit favori- ser et supporter et s’acommoder à ses commoditez, et prendre de luy à son aise, tantost plus, tantost moins, selon que les saisons et années s’adonne- ront. Et comme il nous fait participans de son travail, et nous engraisse et entretient des biens qu’il procure, nous sommes tenus tous généralement à sa protection et deffence. »

Chap. 27.—Des papiers de collection.—Chap. 28.—Des controlles des assiettes.—Chap. 29.—Des exècutions sur les contribuables.—Chap. 30.—Des taxes des sergens.—Chap. 31.—Des plaintes contre les collecteurs. —Chap. 32.—S'il y a voie de cote conire les collecteurs.—Chap. 33.—De la plainte en cotte.—Chap. 34.—S1i les prestres diminuent le “taux de leur famille. Les prêtres étaient alors très-nombreux

75 cn Normandie : on sait qu’ils étaient exempts de la taille :

« En Normandie, province chargée d’imposts, soit par dévotion, ou pour se libérer des tailles, il ya plus deprestres, de gens d'église ct de fonda- tions ecclésiastiques que autre part. Par expérience ce peuple foisonne en ministres de l’autel, et semble presque en fournir le reste de la France. Et s’il falloit descharger chasque famille à mesure qu’elle feroit des prestres, il y auroit bien de la descharge pour les uns, et de la surchargo pour d’au- tres. Me souvient estant esvolier à Sourdeval y avoir ouy conter quarante- cinq prestres en toutes les meilleures maisons de la paroisse, el ores en la paroisse de Barenton, y en avoit soixante, outre bon nombre de clercs qui aspirent à l’estre. Les pauvres y acheminent leurs enfants tant qu'ils peu- vent ; mais les riches bien d'autre façon, qui ont de quoy les faire cstndier. »

Chap. 35.—Si le roturier ne possédant que noble est à modérer.—Chap. 36.—S1 le roturier prenant qualité noble s'affranchist.—Ici se place un éloge des avocats :

« Les advocats sont réputez personnes nobles, advocatorum nobile genus, dit Justinian : leur ordre est le seminaire des dignitez, avec les procureurs sont les premicrs juges des procez, des causes et partics. Par privilèse et concession de nos Roys douze des anciens advocats du Parlement de Paris et six procureurs peuvent prendre qualité de nobles et aller sur mulle, ct la moitié moins à celuy de Rouen, et ès autres en récompense de leurs peines et vacations. »

Chap. 37.—Des démissions el avancemens de succession. —Chap. 38.—S’il y a prescription des tuilles.—Par le pré- sident La Barre nous apprenons quelques détails sur les évé- nements du temps. Plein de pitié pour les misères des col- lecteurs, le magistrat de Mortain dit qu'il ne les a jamais pressés, et il engage les élus à suivre son exemple.

« J’ay tousjours insisté pour les pauvres collecteurs. Quelque assistance qu’on leur puisse faire, peu s’eschappent ès grandes paroisses qui ny per- dent leur bien. Me souvient, en l’an 1599, pour la contagion, en 1603, des flux de sang, en 1616, des langueurs, qu’il fallut attendre l’hyver cnsui- vant, et bien davantage, avant que d’oser toucher aux meubles. Et en 1613 se fit un tel souslèvement do soldats et soudrilles par Îcs paroisses, qu’il ne fallut rien demander pendant qu’ils eurent les armes entre mains, ny long temps après. »

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Chap. 39.-—S5 les veuves et femmes séparées sont à réduire

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au liers.—Chap. 40.—S1 rénonciation à lieu en fait de laille.—Chap. 41.—Si un contribuable peut payer en deux paroisses.—Chap. 42.—S1 les acquéreurs doivent porter le taux de leurs vendeurs.—Chap. 43.—Des révalidations.— Chap. 44.—Si les clercs et nobles tenant rotures sont tailla- bles.—Chap. 45.—Des fermiers et de ce qu'ils doivent payer.—Chap. 46.—S1 les collecteurs sont caution les uns des autres.—Chap. 47.—Commissions aux collecteurs pour contraindre.—Chap. 48.—Commission aux collecteurs com- mus pour recevoir les deniers du Roy.

Le livre troisième contient 5 chapitres.—Le chapitre 41°" est relatif aux officiers des finances. Là, notre auteur s’élève avec force contre la vénalité des charges : c’était la plaie de son siècle :

« La vénalité et multiplicité d’offices a toujours esté un moyen prompt de tirer l’argent des plus riches alléchez d’ambition. Le pape Adrian Vi practiqua le mesme, faisant profit de la vacance des offices et bénéfices. L’appétit d'honneur et le désir d’estre craint et redouté entre les hommes, est un charme qui les traverse ordinairement hors les termes de raison. En sept ans que le roy Louys XII fist la guerre aux Vénitiens, il ne trouva point de moyen plus commode pour trouver deniers que celuy-là, pour le- quel souvent les hommes tant plus ils ont de courage, engagent volontiers tout ce qu’ils ont, et biens et conscience. Qui fut la mesme occasion que print le roy François, l’an 1527, à diviser les judicatures civiles et crimi- nelles, exposant les uneset autres en vente, comme aussi tous autres offi- ces, au plus offrantet dernier enchérisseur... Aujourd’huy tout est en party. Etn’est pas assez d’ériger de jour à autre nouveaux offices, et les ven- dre au prix de l'or, on a tasché sous ombre de les rendre héréditaires par la palotte, les faire taillables tous les ans. »

Le chap. 2 s'occupe des Trésors publics. Après avoir parlé des trésors publics chez les Hébreux, chez les Grecs, chez les Romains et chez les Français, le magistrat de Mortain s’ex- prime ainsi sur le trésor de Vénise : |

* « Le plus riche trésor de la chrestienté est celuy de Vénise, non-seule- ment pour le grand nombre d’or et d'argent qui y abonde, que à raison d’au- tres richesses, de plusicurg reliques etautres riches pièces qui y sont rares et excellentes, que à cause de deux corselets parsemez de toutes sortes de

17 picrres précieuses des plus singulières et exquises du monde. Encore qu'il soit en lieu fort et bien muny dépendant du temple célèbre de Sainct-Marc, néantmoins se mirent en fait par voyc de mine cinq meschans garnemens, l’an 1581, pour le desrober, et en fussent venus à bout, si le silence de la auit n’eust esventé le bruit de leur mine. Surpris en telle entreprise, ils périrent misérablement. »

Le chapitre a pour objet les Receveurs généraux et par- hculiers; le 4°, les controlleurs généraux et particuliers; le 5°, les termes et payements aux receples.

Le livre renferme 4 chapitres. Le premier chapitre roule sur les imposts en général. Le fisc était très-ingénieux à trouver la matière imposable, et il n’y avait pas un besoin ni une action de l’homme qui ne fut taxée. Et si, aujourd'hui, de mille sortes d'impôts que cite le président La Barre, vous ne savez plus le nom, rassurez-vous; vous connaissez tou- jours la chose. L’impôt survit à toutes les révolutions; sou- vent même il en est la cause. Tout se transforme ici-bas; rien ne périt : l'impôt suit la loi commune; toutes les formes de gouvernement sourient à ce nouveau Protée. L’impôt est un élément essentiel à la conservation des sociétés ; c'est par que Dieu a voulu leur montrer leur faiblesse et leur appren- dre que l’imperfection est le caractère de l'humanité. Puis donc que l’impôt est un mal nécessaire, nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de le prier de nous être léger. Ces vœux- là, nos pères les formèrent souvent du temps du président La Barre, mais ils furent stériles sans doute ; car il faut voir comme le président de l’élection de Mortain s’élève avec force contre les impôts toujours croissants :

« Tantost, dit-il, il n’y a rien de reste en la nature, en l’art, en la ma- nufacture, que l’on n’ait assujetty à quelque tribut ; comme si c’estoit mal fait, et s’il falloit payer amende d’estre industrieux et laborieux. Tout ce qui viten l’air, ès éaux et en la terre est sujet à imposts ; il n’y a rien qui s’en exempte : terres, personnes, marchandises sont redevables. »

Ce chapitre sur les impôts est très curieux à lire : le bon sens, la raison, la justice y respirent. Comme notre auteur

18 flétrit kes exacteurs! comme il montre bien que le peuple ri- che est la gloire du souverain! Le meilleur prince est celui qui n’écrase pas ses sujets sous le poids des taxes.

« Rien, dit-il, ne fait tant de différence entre les bons et mauvais princes et magistrats, comme les levées de deniers extraordinaires. Nos ancestres bien advisez avoient remarqué cela en la contenance des statues de nos roys érigées en la grande salle du Palais à Paris; celle des bons, qui es- toient bien vers Dicu, avoient avant l'embrazement dudit lieu, qni advint de nuit, l’an 1618, les mains levées en haut. Des mauvais estoient tournées en bas, comme toujours prests à prendre; et des autres qui ont pris et laissé, l’une en haut et l’autre en bas. Louys unziesme qui avoit fort exigé du peuple, craignant qu'on les luy mist bas comme de pires, s’advisa de son vivant à se faire mettre mains jointes devant l’image dela Vierge Marie. »

Extrayons encore de ce chapitre, que nous voudrions pou- voir citer en entier, l’anecdote suivante :

« François II, duc de Bretaigne, allant un jour à Rennes pour iatroduire la gabelle, eut de rencontre sur le chemin un pauvre paysan qui portoit son coq sous son bras, et menoit sa fille et sa femme, menaçant, si l’interrogea il alloit : le paysan luy respondit qu’il alloit à Renes so desfaire de ces trois mauvaises bestes, de sa femme et de sa fille pour les mettre en ser- vice, et vendre son coq pour avoir quelque argent pour gaigner pays, et qu’il falloit tout quitter à cause des imposts. Le duc, piqué de ce mot, se retint de son dessein, et ne fist pas ce qu'il s'estoit proposé : ayma trop mieux retrencher de sa despense, et fist fort bien. »

Le chapitre 2 a pour titre : De l'invention des imposts et subsides. L'auteur recherche quelle est l’origine des tributs ; ce qu'ils étaient chez les Hébreux, les Assyriens, les Baby- loniens, les Egyptiens, les Perses, les Grecs, les Romains, et ce qu’ils sont chez les peuples modernes. Il termine ce curieux chapitre par cette conclusion :

« Quelque part que l’on aille, du levant au ponant, et du nord au sud, là, il y a à prendre, les roys et princes veulent avoir leurs redevances. »

Dans le chapitre 3°, De la conséquence des tributs, le pré- sident La Barre flétrit les rois qui n’ont pas pitié des misères du peuple.

« Quelle honte leur sera-ce, dit-il, quand on lira qu'au siècle 1500, on fit

LR

racheter aux ecclésiastiques leurs barhes et leurs cheveux! Quand on trou- vera par escrit que l’an 1582 avoit esté mis en délibération le treu sur la façon et naissance des enfants, sur les maisons , sur les cheminées, sur les procez ! Et l'an 1692 , quand on voulut contraindre les advocats ct procu- reurs à achepter la puissance de leur exercice et Le loyer de leur suffisance! Brief, qu’il fut mis un impost général sur toutes choses, qui fut trouvé tant onéreux qu’on fut contraint tost après l’abolir, ou du moins commuer de nom et annexer avec la grande cruë.

Dans le chapitre 4°, Accidens des exacteurs , notre au- teur dit :

La haîne et mal-veillance du peuple ne peut cestre sans qu'il advienne quelque triste accident. Ceux qui encourent les imprécations de tant de gens, ne peuvent estre à couvert do la vengcance divine. Tost ou tard ad- vient mal à ceux qui mal font, et souvent en la vie présente, afin de don- ncr terreur aux autres. Les punitions de Dieu s’exercent en diverses façons; les unes subites et les autres lentes et morosives ; les unes avancées et les autres retardées et en ce siècle et en l’autre. Les Mstoires font foy de la subversion de tant d’Estals , à cause des exactions.

Puis il mentionne les exacteurs qui ont été punis :

S’adressa un jour, dit-il, à Charles VI un bonhomme d’ermite incogneu , qui luy prédit la mort de sa fille et la maladie de sa femme, l’advertissant au reste qu’il n’auroit oncques enfants qui eusseut vie, s’il ne relaschoit les tailles et tributs qu'il avoit imposez sur le peuple. On ne peut micux se rendre favorable à la divine Majesté sinon en bien faisant. Pour avoir né- gligé cet advertissement le pauvre prince gasta tout ct se ruinant soy mesme fut frappé d’insipience. Pour obtemr donc les saincts désirs du peuple, faut l’obliger, et luy faire du bien, le soulager et descharger de toutes imposi- tions, autant quo faire se pourra.

Le cinquième livre comprend trois chapitres. Au chapitre 4, Des foires et marchez, le président La Barre mentionne l'établissement de la foire de Guibray :

Guillaume-le-Conquérant, aimant Falaise, à cause de sa mère, Arlette ou Arluyne de Verpré, qui en estoit native, donna les foires de Guibray, qui durent huit jours, se rencontrans au plus beau temps de l’année , le 16 d'aoust, dans un beau bourg et bien basti, au milieu de Normandie, ayant ses juges, gardes et officiers, et ses franchises et libertez. Pour monstrer de plus en plus ses bienveillances vers les falaiziens, les déclara francs et

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exempts de toutes couslumes, péages et travers ès foires et marchez de Normandie.

I parle encore, au même chapitre , des foires UNSS à Mortain :

« L'an 1613, Louis XIII à présent régnant octroya la foire de la Saincet Michel à l’Ermitage de Mortain, en faveur de Mademoiselle Anne, Duchesse de Montpensier, et comtesse du dit Mortain, à qui Dieu doinct alliance et li- ynée en toute prospérité. Précédente celle-cy Mortain a deux autres, de la concession de Louys XI, l’unc Je premier de may, et l’autre le ae d'a- près la Trinité.»

Le 3°, Des droits de coustume et estallages ès foires et marchez, offre un document très-précieux, ayant pour titre : Déclaration de cequi est deu au domaine du Roy, à cause de la Prévosté de Caen, selon l’imprimé de Mengeant, l'an 1619 (').

« Et premièrement.

Au marché de Caen ou ailleurs, au jour du lundy, pour chacun cheval ou jument vendue, le vendeur, 2 deniers, et l’achepteur, 1 denier.

De troque de cheval, jument ou poulain, la constume se double.

Asne ou asnesse vendue, le vendeur, un denier ; l’achepteur, un denier.

De chacun bœuf ou vache vendue, le vendeur, { denier; l’achepteur, 1 denier.

De chacun porc ou truye vendue, le vendeur, 1 denier, et l’achepteur, 1 denier.

Et si la truye a des cochons qui tettent, ils ne doivent rien s'ils ne sont vendus à part; mais s’ils sont vendus à part, le vendeur doit Ù denicr, et l’achcpteur, 1 denier.

De brebis ou moutons vendus, l’achepteur, { denier, et le vendeur pour chacune beste, 1 denier. |

(1) M. Léopold Delisle, dans son remarquable travail sur les Revenus publics en Normandie au xr1° siècle, fait grand cas de cette pièce historique. « Peu de mar- chandises, dit-il, échappaient à ces droits {droits sur la vente), qui souvent etaient perçussur le même pied que ceux de circulation. Plusieurs tarifs du x11 siècle nous sout parvenus. Le plus ancien est celui qui est inscré daus les chartes de franchises de Verneuil et de Pontorson. Celui de la prévôté de Caen lui est postérieur d’en- viron soixante années ; mais, pour être bien compris, ce tarif doit étre rappro- ché dela Déclaration de ce qui est deu, etc. (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes,

3" série, tome Îe', mai-juin 1850, Be livr, , P. #12, note #°).

ne ee

Aigneau naiz devant la S. Jean ne doivent rien; mais s'ils sont naiz d'a- près la S. Jean, ils doivent coustume.

De cheval ou jument qui traverse la ville, 2 deniers, et le poulain qui suit la mère ne doit rien, s'il u’est d’après la S. Jean.

De chacun bœuf ou vache qui traverse la ville, 1 denier.

De brebis ou mouton qui traverse la ville, des deux, 1 denier.

D'une chèvre, 1 denier.

De chacun porc ou truye qui traverse la ville, { denier.

Celui qui achepte à la ville pour cinq souls tournois de chair de bœuf, vache, mouton ou porc, doit 1 denier.

De chacun tonneau, pippe, demi-pippe, poinçon, ou cartaut de vin ap- porté à la ville, ou remporté d’icelle, pour chacune pièce, 12 deniers.

Et si les pièces de vin ou aucunes d'icelles soient de travers la charctte, ils ne doivent que 6 deniers.

Vin apporté par la mer, de chacune pièce de vin, 2 sols.

Sidre apporté par mer ou par terre, de chacune pièce; 4 deniers.

De chacun fond apporté par mer ou par terre, 2 deniers.

Suif et oingt emporté par mer ou par terre, de chacun cent, 4 deniers.

De chacun muid d’huyle, 12 deniers.

De chacun millier de morue apporté par mer, 6 sols, 8 deniers.

De chacune poëse de sel apporté par mer, 6 deniers. D'un setier de sel emporté, 1 denier ; de la charetée, 4 deniers.

D'œuvre de poids, comme cire, eslain, allun, garence, brezil, acier et fer, de chacun cent, 4 deniers, qui est pour millier, 3 sols, 4 deniers.

D'un cent de mindraille et de chanvre, 4 deniers.

De chacune pièce de poterie ou pouellerie porté hors la ville, pourveu qu’elle soit d’airain, { denier.

D'une poëlle de fer, { denier.

De chacune poëlle d’airain, ou chaudron, 1 denier pour chacune pièce.

D'une chaudière, 4 deniers ; d'une enclume, 4 deniers; d’outils à orfèvre, 2 deniers.

De chacune somme de feronnerie, 4 deniers et outre { denier. D’aide de ville coustumière, deu 6 deniers pour la première somme, et de toutes les autres, 4 denicrs.

D'un s0c à charrue, { denicr : d’ua coutre ou espaullart, 1 denier.

D'une charetée de feronnerie ou clousterie, 16 deniers.

De chacun cent de laine lavée, 8 deniers; de chacun cent de laine avec le sic, 4 deniers ; d’une Uizon, { denier, d’un quarteron, { denier ; d’une peau, { denier.

De cuirs ou peaux apportez par la mer, de chacun fest, 10 sols ; et s’il y a cuirs outre fest, pour chacun cuir, { denier. Et de ccluy qui l’acquitte

6

= S) se nomme lacque, il ne doit que 6 deniers, et s’il ne les nomme tacque, de chacun, 1 denier. ss |

De’chacun cuir, de quelque sorte que ce soit, { denier ; de chacune pièce de cuir achepté, { denier.

Les malades de Beaulieu doivent avoir sur chacun fest de cuir d’outre- mer, 2 deniers.

De chacun cent de peaux de moutons, de chevreaux, de connils, de cha- cun dix d’aignelines, de putois, de chacun cent, 4 deniers.

De la douzaine de peaux de chats, de renards, de goulpes, de ponterets, de bellettes, de soubelines, de martines, de léonnets, de la douzaine, 2 de- niers s’ils sont nommez par tombes, qui est vingt peaux, 4 deniers.

De chacune penne, peliche ou pelichon, ou couverture de quelques peaux qu'ils soient, pour chacune, 1 denier.

De la douzaine de cordouen ou mazenne, 2 deniers.

De la charge de voide porté hors la ville, 2 deniers.

De la charetée de voide, 4 deniers. Chacune charetée de voide paie en la prévosté , 8 deniers. Aussi faut sçavoir que tout navire qui charge en autre lieu qu’en la rivière d’Orne, qu'aux guais de Caen, charge à faux guais et doit entre les autres coustumes 3 sols pour son faux guay et double.

De chacune somme de chère-cendre, 4 deniers, et d’aide ‘coustumière la première somme, 6 deniers, et toutes les autres sommes, 4 deniers.

D'une pippe ou tonneau de cendre, 4 deniers.

Du cent de plumes, 4 deniers ; d’un quarteron, 1 denier.

De faix de poyvre, 8 deniers.

De faix de connin ou civette, 8 deniers.

De poix de raisin blanc ou noir, de chacun cent, 4 deniers.

De chacun cent de figues, 4 deniers.

De chacune somme de charie, 2 deniers.

De tretin à charue ou charette, 2 deniers ; de la charette ferrée, 2 deniers; de chartil sans roues, 1 denier ; de roues sans chartil, 1 denier ; de chacune charue, 1 dènier.

D'unc huche ou coffre à serrure, 2 deniers ; sans serrure, { denier.

De la charge de roseaux pelez, 1 denier ; de la charetée de ruseaux pelez, 2 deniers ; s’ils ne sont pelez, ils ne doivent rien.

Du cent de fusts de lances, 4 deniers.

De chacune meulle à moulin, 1 denier ; si elle est percée, 2 deniers.

De chacun petit meulard , { denier.

D'un paquet de coutil, 8 deniers, d’un coutil, { denier.

D'une couette, 4 demers ; d’un traversin, 2 deniers; de chacun oreiller, 1 denier.

De chacune serrure à fenestres, { denier ; de chacun truble ou fourche, 1 denier.

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De chacune sie, 1 denier ; d’une faux, 1 denier, et si un homme en à deux, il ne doit qu'un denier ; d’un cent de faux, 4 deniers.

De chacune somme de trepiers, { denier ; d’un trepier, { denier.

De chacun millier de clou, 1 denier; de chacune bande à charrette, 2 deniers.

De chacune ruche, { denier ; si elle est emboutée, elle ne doit rien.

De platte, quasquets, haberts, 4 deniers.

De chasse de fer, 2 deniers; de la douzaine de bassinets, 2 denicrs.

Du pied de fer œuvré, 1 denier ; de chacune coignée, { denier.

De chacune doleure, 1 denier ; qui les porte sur le col ou sur le cheval,

2 deniers, en charette, 4 deniers. De chacune somme de blé, soit sur le col ou sur le cheval, pourveu qu'il y en ait 3 boisseaux remporté, à 2 deniers ; en charette, 4 deniers.

De chacun tonneau, pippe, poinçon ou tondelle, baril ou cartant de ha- ranc, de chacun, 8 deniers ; de chacune somme de haranc, 2 deniers.

Du cent de cire apporté ou remporté, 4 deniers.

D'un couvrechef, 2 deniers.

De chasuble qui n'est point bénist, 1 denier; s'il est bénist, ne doit

rien.

De chacun drap d'Escosse, 2 deniers; de poisle de singlation, 2 deniers.

De troussel de draps, langes, 8 deniers, de troussel de draps, linges, 8

deniers, et s’il y a draps, linge et lange audit troussel, 16 deniers; s'ils sont plusieurs marchands ou compagnons audit troussel ou ballot, chacun doit 8 deniers, soit par mer ou par Lerre.

De chacun paquet cordé, 8 denicrs, de chacune pièce de drap emporté ou remporté par mer ou par terre, qui n’est point cordé, 2 deniers.

De chacun drap porté au foullon, 2 deniers; de chacune pièce de drap acheptée, pourveu qu'il y en ait cinq aulnes, 2 deniers.

De chacun faix à col de mercerie, { denier, et s’il y a des bonnets, 4 de- niers, et d’aide coustumière, 6 deniers.

De chacune somme de retapellé, 2 deniers; de la charetée, 4 deniers.

De cent de fruitiers, 4 deniers.

De chacune livre de soye non œuvrée, { denier.

De chacune charetée de bois dollé, 4 deniers ; de la charetée de bois non dollé, 2 deniers.

Le barrier le reçoit.

De la charetée de latte, { deniers ; de la somme, 2 deniers.

De la charetée d’aix, 4 deniers; de la charetée de retz, 4 deniers; de. la charelée de cercles à tonneaux ou à pippe, 2 deniers ; de la somme, 1 denier.

De la charetée de bressieux, pelles, lattes, fust de basts, batteurs, her- ches allecteurs à moulin, 2 deniers.

BA

D'un outil de tellier, 1 denier ; du paquet d'outils de tellier, soit à pic ou à cheval, 2 deniers.

De chacun chary, cuve, de tron de bois, { denier.

Du cent de harenc à col ou à cheval, 2 deniers.

De chacune couleur de laine tainte, 2 demers.

De chacun mantel de penne, 1 denier.

Du pacquet cordé de pelleterie, 8 deniers.

De chacune sorte de verdage remporté, pourveu qu'il y en ait à treize de- niers, 2 deniers; de la somme, 2 deniers; de charctée, 4 deniers.

De chacun muy de bled emporté par la mer, 2 sols.

De chacun septier de pommes venues par la mer, 4 deniers.

Ensuivent les choses à demander pour les navires. Et premièrement.

De chacune nef soit petite ou grande, soit dès qu’elle est arrivée à Ois- treham, pour son siége, 2 sols 6 deniers, dont le clerc de la prévosté en a 6 deniers, pour le perrage , 4 deniers, excepté les nefs d'Angleterre, qui doivent chacune 3 sols 4 deniers.

De chacun marchand de Gascogne ou d’ailleurs, de quelque pays que ce soit, s’il vendoit ses vins à un sien compagnon, depuis qu’il seroit entré en la rivière d’Orne, il payeroit demy coustume, qui est pour pièce 4 deniers.

La rivière d’Orne avec les barcs, ponts et passages jusques au pont de la bataille, sont de la prévoste de Cacn, excepté la pescherie de la mer, qui commence à Mayé sur Orne, sauf les droits que les passages y prennent.

Et si aucun vient le chemin ferré devers Falaize , Bayeux, Lisieux , ou quelque chemin qu’il vienne et passe par chaussée ou ailleurs, pour fuir à venir à la ville, le prévost le peut suivre, quelque part qu’il sera trouvé, pour payer l'amende.

Nef qui apporte fusts ou boys, de quelque sorte qu'ils soient, doit de vingt-quatre pièces la vingt-cinquième pièce, et si les fusts ou pièces de boys sont grandes, comme sont trets, sommiers, chevrons, coulombes, ce- luy de quiils sont prendra premièrement les deux meilleurs qu’il lui plaira; après, ainsi comme il est dit, de vingt-quatre pièces de carrez de gloës une glos.

Nef qui viendra d'Angleterre doit guey, qu’elle apporte 3 sols 4 deniers, dont le clerc de la dite prévosté en a 2 deniers, quoy qu’il soit vendu dans la nef, et si aucunes choses sont vendues hors la nef, tout s’acquittera , fors les sus dits 3 sols 4 deniers.

Et si la nef apporte aucuns fruicts ou aycts, boire ou manger, le prévost en doit avoir un présent, avant qu'il ait licence de descharger.

Et si elle ou autre nef apporte harencs, on en doit un cent au prévost; mais tout ce qu'il remontera s’acquiltera.

Qu

Et doit-on sçavoir que toute nef, depuis qu’elle est venue à Oistrchan et dedans le port d'Orne, elle ne peut ny ne doit descharger ses marchandi- ses à Oistrehan, ou autre lieu, fors que à Cacn, mais elle peut tant seule- ment alléger son faix pour venir plus légèrement; mais encore elle n’en peut rien faire sans le congé du prévost.

Item depuis qu’une nef sera entrée dans le dit port, elle ne peut aller ailleurs qu’elle ne soit en amende et volonté dudit prévost.

Mais si une nef est frétée pour aller ailleurs, et par aucune nécessité elle arrive par fortune de temps à Oistrehan , elle s’en peut aller en payant sa loyalle coustume, et si elle descharge une de ses marchandises, elle payera double coustume.

Toutes les marchandises qu’elle apportera à Caen, en pourront estreem- portés, par icelle même coustume.

Item une nef ne peut demeurer à Oistrehan qu’elle ne vienne ès quays de Caen, si ce n’est par le congé du prévost. Et doit-on sçavoir que la nef qui apporte busche, que l’on nomme tache, doit de son siége 6 deniers, dont le clerc en doit avoir 3 deniers, et icelui par trois fois l’an 2 sols denier.

Item si aucun bourgeois de la dite ville demeurant et résidant va hors pour marchander, en quelque pays que ce soit, doit acquitter ce qu’il em- porte hors, s’il n’y emporte rien fors sa malle, si payera-t-il 4 deniers, et les marchandises qu'il apportera ne payeront point de coustume, soit quitte ou non, excepté vins et autres breuvages , et s’il vend ses denrées en la ville de Caen, excepté boires et bestes, il n’en payera rien; mais tout ce qu’il emportera hors la ville s’acquittera, tout ainsi comme s’il n’en estoit point.

Tous marchands, coustumiers qui envoient leurs marchandises pour re- vendre, doivent 4 deniers pour le clerc et pour le sergent.

Aussi sont demandez à chacun marchand forain chargeant marchandise pour porter hors, 12 ‘deniers pour chacun grenier fait à navire, dont le prévost en a 8 deniers, le clerc et le sergent en ont 4 deniers.

La foire du Pré doit estre criée et livrée trois jours avant la feste S. Denys, et dure jusques à la vigile S. Gabriel heure de vespre, et doit l'abbé de S. Estienne de Caen, du siége de la dite foire durant, sept coquets en- tiers (c’est-à-dire sans estre chastrés) rostis sans lard, sept pots de vin huet et sept pains, dont le porteur de vin doit boire un pot de vin, et manger un

coquet et un pain, doit jetter le pot contre la porte du dit prévost. Et faut noter que durant la dite foire du Pré les coustumes sont comptées, tant des fauxbourgs qu’en la ville, et sont totalement au prévost.

Le prévost doil rendre au célerier de l’abbaye S. Estienne de Caen, au

siêge de la dite foire du Pré un cent de poires de S. Ricul.

L'abbé de S. Estienne de Cacn doit deux pots de vin huct d’Argences,

86 rendus à la Croix de devant l’abbaye, à ceux qui crient le gabelage pour le prévost.

L’abbesse de Caen doit deux pots de vin de Gascongne et deux pains, rendus au cimetière de S. Gilles de Caen, à ceux qui crient le gabelage pour le prévost.

L'abbé de S. Esticnne de Caen doit par chacun an à la S. Michel deux septiers de froment mesure d’Arques au prévost, et tous les dimanches quatre pains.

L’abbé de Trouart doit par chacun an au prévost du dit Caen un muy de cervoise, trente-deux pains et deux cents de pipernaux, et sont deuz au di- manche des brandons.

L'abbé de Fonteray doit au prévost de Caen 60 sols tournois par chacun au, pour la franchise des sept paroisses ou villages, pour passer à leur bare, tant seulement pour leur user, sans nulles marchandises. Et sont les pa- roisses S. André de Fontenay, S. Martin, Estavaux, Fuguerolles, Bully, Maltot, Vieux, le barc de Fontenay et faux pas en la prévosté de Caen, et quiconque y passe il forfait ses denrées et voitures, exceplé les sept pa- roisses dessus dites. ;

Toutes les marchandises et denrées peuvent passer au barc durant la foire d’Aunay séante en avril.

Item semblablement durant la foire de Guibray séante à Falaize au mois d'aoust.

Item durant la foire nostre Dame Angevine séante à Evrecy, durant le vespre veille de la dite foire jusques au lendemain heure de vespre.

Item le temps des dites foires durantes, le prévost de Caen fait cueillir par deux gens la coustume, lesquels sont aux despens de l’abbé de Fon- tenay.

Le prévost de Caen souloit prendre sur les moulins de l’Hostel-Dieu de Caen 20 livres par chacun an; mais pour le présent le prévost ne les a point ; car ils sont réservez en bénissant icelle.

La foire S. Michel est rendue à l’sbbé le jour de devant la vigile de la dite feste, et la tient jusques au lendemain d'heure de vespre qu’elle vient en la main du prévost.

La foire de la Trinité est rendue à l’abbesse de Caen, le vendredy heurc de vespre avant la Trinité, et dure jusques au lundy, heure de vespre, et pour le présent dure jusques au jeudy, heure de vespre qu'elle vient à la main du prévost.

Ensuivent les ponts, barcs et passages de la prévosté de Caen :

Le pont de la Mousse,

Le pont de Thury,

Le pont du Homme,

Le pont de Coudrev,

LT

Le barc d’Athy,

Le barc de Colombelles,

Le barc du Port,

Le barc d'Oistrehan.

Ensuivent les redevances deuëés à la prévosté de Caen outre les choses dessus dites.

Comme il est cy devant dit, l’abbé de Fontenay doit à la prévosté de Caen 60 sols chacun an.

L'abbaye de Caen doit à la prévosté, au terme S. Michel deux septicrs de froment mesure d’Arques, et tous les dimanches quatre pains.

Verson doit payer à la prévosté, pour demeurer quitte et franc et à icelle, 4 livres par chacun an au terme de Pasques.

Breteville sur Odon doit payer à la prévosté pour chacun an, pour demeu- rer franc à icelle, 40 sols au terme de Pasques, et sont prins sur le thrésor d'icelle paroisse.

Le contenu en la présente déclaration devant écrite, a esté déclaré exé- cutoire par nous juges et officiers pour le roy en la Vicomté du dit Caen soussignez, pour jouir par les fermiers de la dite prévosté par provision et en attendant que plus amplement il en ait esté ordonné, suivant la sentence donnée en cette jurisdiction, le lundy quatriesme jour de mars dernier. Et la présente délivrée à maistre Charles Vernon, bourgeois de Caen, de pré- sent fermier d’icelle prévosté, pour s’en servir, comme il est ci-dessus mentionné. Aujourd’hui mercredy dix-neuviesme jour de juin 1619.

Signez DE LA COURT, SARRASIN et MoTEL.»

Le livre n'a qu'un chapitre : du sel et sallages :

« Le sel est une des mannes et principales minières de la France, dont

graces à Dieu nostre bas pays de la Normandie en a suffisance, et de natu- rel et d’artificiel…. Nos roys, continue notec auteur, se sont formellement bien embesongnez et dressé des sièges, establi des juges et des jurisdic- lions pour cognoistre du sel, assigné rentes dessus, et les gages des Parle- mens, des Comptes, des Présidiaux sur ces gabellages, afin d’obliger tous tels officiers à maintenir telles exactions. Au surplus désirant un peu enri- chir ce traité du sel de nos recherches, je supplie le lecteur d'un peu de patience, et de ne s’ennuyer non plus de lire ce qui ensuit que j’ay fait à le transcrire. Le sujet est nouveau et non encore bien déclâré ou expliqué par aucun que je sçache. Rien n’est si commun que le sel, rien tant fami- lier en nostre ordinaire ; mais toutefois ne sçait-on pas assez ce que c’est que le sel. C’est le premier apposé et le dernier déposé de dessus la table. C’est la sausse et assaisonnement de toutes viandes. On ne sçaurait manger un œuf sans sel, C’est le premier mets qui se met en la bouche du chres- tien.»

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Le président La Barre indique la manière de faire le sel, sa nécessité , ses divers usages. On voit que, dès le temps même vivait l’auteur, le sel était employé comme excellent engrais :

« Prins et appliqué en petite quantité, le sel fortifie ct aide de soy la production. Ceux qui en meslent un peu avec leurs semences, qu'ils veu- lent jetter en terre, les frottant avec , les rendent en leur production plus vigoureuscs, plus nettes, et moins sujettes à la rouille.»

Le magistrat de Mortain flétrit de son amère censure ceux qui ont mis un impôt sur le sel; il craint même que Dieu, irrité de ces taxes , ne retire au monde le sel, ce présent de ses mains.

« Gardons, je vous supplie, dit-il, que les partizans qui ont à leur malheur et dam du peuple, tant enchéri et baffoué le sel en ce royaume, ne soient occasion de provoquer tant de malédictions du peuple, que Dieu irrité ne nous prive et spolie de telle grâce et bénédiction, laquelle emporte avec soy heur et prospérilé en matière de foy, de religion et créance, d’union et concorde. Si la foy des Gaulois a esté entre les Anciens magnifée, et la Gaulc célébrée pour s’estre exemptée de monstres et d’hérésies ; elle n’a moins de loz de sa persévérance en icelle, et de garder à Dieu loyauté, et à son église, la première promesse qu’elle luy a faite, goustant cette pre- mière miette de sel qui lui a esté mise en la bouche au baptesme. Ainsi nostre religion se sert de sel en maintes cérémonies et actions de piété, as- savoir à sanctilier l’eau baptismale et bénite, et à cstrener les baptisez et futurs chrestiens.

« Lesquels encore de cela ne se contentoient pas, mais faisoient saupou- drer les corps des trespassez, pour les conserver de putréfaction, et leur donner autant de durée que la salaison en pouvait porter à ceux qui n’a- voient autre moyen d’embausmer, et les réserver en l'espérance de l’im- mortalité. Car sans doute les mesmes restes d’iceux qui se gardoient par deçà, seront employez des premiers à leur résurrection générale, ainsi que bien au long nous l’avons exposé au traitté des reliques , tome 2, des Saincts…

» Vrayement le sel n’est pas de peu d’effect en nature, ny de vile signi- fication, il est signal et symbole de foy, de discrétion et loyauté , se traite et doit traiter apposé sur la table dignement ; on le figure en croix ; on le prend avec la pointe du couteau petitement; est deffendu d’y mettre les doigts ; est tenu à meschef de respandre la salière. Quant aux princes qui ont une foy d’excellence sur tous autres, qui jurent en foy de princes, ne

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l'ont jamais commun en table avec les autres, ains à part soy dans le coin de leur assiette à cadenas. »

Le livre comprend 5 chapitres.— Le chapitre traite des vignes et breuvages de l'homme. Il s'ouvre par un curieux éloge du vin. L'auteur prend chaleureusement sa défense contre les détracteurs de cette divine liqueur :

« L'église, dit-il, n’a jamais improuvé l’usage du vin : tant s’en faut ; elle s’en sert à diverses occasions : au sainct sacrifice de la messe, aux nop- çages, à la communion, et aux cérémonies chrestiennes. O que bénite est la plante de vigne, dont le suc et le vin est employé à tant sacrosainct usage, d’estre commué et converty au sang du Seigneur des Seigneurs, pour estre breuvage à lavie éternelle, et servir de matière à un mystère que nous ne pouvons icy comprendre que par la foy! »

Il vante les propriétés médicinales du vin :

« Il aide la digestion, consomme le flegme et mauvaises humeurs, cor- rige les défauts du ventricule, et prins modérément, est un vray antidote et médicament contre les imbécilités naturelles. Un temps fut que le vin, non encore bien commun, se vendoit par les apoticaires, comme réservé aux malades. Ils en vendent encore mixtionné de maintes façons, de myrrhe, d’absinte, de miel, de poyvre, de sucre et autres ingrédiens à divers effets de la nature et de la médecine. Aux pays septentrionaux s’en trouve à peine que chezeux. À faute de quoy, et qu'il ne se peut conserver qu’il ne glace ou aigrisse, aussitost le pape Paul III leur permist pouvoir célébrer la saincte messe avec raisins secs trempez en eau, et exprimez au calice. »

Puis l’auteur parle de la diversité des vignes et des vins, avec force citations puisées dans les livres grecs et latins et

dans la Sainte-Ecriture. Il n'oublie pas les vins de la Basse- Normandie :

« 1ls sont, dit-il, tant verts et aqueux qu’ils n’ont guères besoin d’eau, si ce n’est pour les adoucir ; le Colihou près de Rouen, le trenche-boyau d’Avranches, et le Rigaut d’Argences monstrent assez à les ouyr nommer ce qu'ils sont, dont a esté fait par contrepoint tel quolibet :

Le vin trenche-boyau d’A vranches Et rompt-ceinture de Laval Amandé à Rigaut d’Argences Que Colihou aura le gal. »

90 Le président La Barre mentionne encore, dans ce chapitre, les taxes dont le vin était frappé :

« Le vin est buffeté ; il est fouetté, mené par mer et par terre, sindiqué aux entrées de villes, escumé aux ports et passages; on luy fait payer la traite, le travers, son reposoir, sa descente, sou détail, le débit, mesme la faculté de le vendre en gros. »

Dans le chapitre, Des boissons de l’homme, bières, cer- voises et autres, l’auteur du Formulaire des Esleuz s'exprime ainsi sur le plaisir de boire :

« De vray, le plus grand et durable plaisir qu’ait l’homme en sa vie, est au boire : le manger est pénible ; il faut mascher, remascher et masticoter

sa viande pour en avoir le goust et l’avaller ; le boire est plus prest, et tou- tefois qui se coule petit à petit, comme l’on veut. »

IL parle aussi d’un breuvage usité en Basse-Normandie :

« Les Ecossois encore dujourd’hui font du breuvage de lait clair, gardant le megne du beurre, et autre lait, qu’ils mettent à surir dans vaisseaux de bois ou de terre, meslans trois fois et davantage d’eau que de lait. En Ja Basse-Normandie, pour l’abondance qu’ils ont de vaches, amassent ce lait sûr pour leur caresme, le nommant du caudel. »

Le chapitre traite des pommes et pommé. Il s’ouvre par la pomme du paradis terrestre qu'Eve présenta à Adam. Le fruit défendu était-il une pomme ou non? Longue et curieuse dissertation à ce sujet.—Arbre du bien et du mal : fruit du bien et du mal. Eloge de la pomme :

« C’est un beau tiltre d'honneur à la pomme et au pommier d’estre nom- mez et qualifiez de la bouche de leur créateur pour arbre et fruict de science de bien et mal, non qu'ils fussent tels en nature, mais en signification ct preuve de l’advenir, et que la bonté de leur plant s’est continuée, et conti- nue, comme des plus utiles et commodes de tous autres, soit pour le man- ger, ou pour l’extraction du jus qui s’en fait, liqueur fort propre et salutaire pour le breuvage des humains et entretien de leur nourriture. »

Mais qui le premier a fait le cidre? C’est un Normand, répond notre auteur. « Le Normand, comme si la gloire de telle invention luy estoit parti-

culièrement acquise, a le mieux procédé, et procède pour ce regard actif, et laborieux à les planter et greffer, sçait aussi le micux les assaisonner, res-

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serrer, mainbonir et pressurer, ayant excogilé des tours de carreau propres et des royaux pour les piler et concasser, d’asseoir le marc avec estrain, pour le retenir, ct en extraire le jus et le suc, et le pressoir, brebis et mou- ton pour l’espraindre, et faire sortir sa substance, avec vaisseaux propres pour le mettre et recevoir. Car sa nature est de se meurir d'autant plus ai- sément, et se deffendre de l’évent, que plus il est mis en grands vaisseaux, qui est occasion qu’on le réserve dans des tonneaux. Le sidre amende mis ensemble. Pourquoy on les met dans tonnes et tonneaux d'excessive gran- deur, de quarante et de cinquante pipes, telles que se voyent y avoir plu- sieurs ès bonnes maisons et abbayes, à S. Estienne de Caen, à Savigny, et à saincte Barbe en Auge, et ailleurs. »

Il paraît qu’en 1603 il y eut des pommes en abondance :

« En l’an 1603, dit notre auteur, on fist des sidres pour quatre et cinq ans, estant des pommes, et si grande quantité qu’il ne fut possible de les loger, ni assaisonner du tout, tant ce fruit se multiplie quand l’année ren- contre ! Il est vray que le résidu et reste ne se perd pas, il cède à maints usages, s’en font des migots et réserves ès greniers sur de la paille pour l’arrière-saison ; les morsilles servent à nourrir et à engraisser les pécunes et bestes porchines ; voire l’autre bestiail n’en est que trop avide et glou- lon, en mangeant volontiers. »

D'après le président La Barre, le meilleur mode de pres- surage est en Normandie; puis vient l'éloge du cidre; c’est le plus délicieux breuvage après le vin. Mais quelle est l’éty- mologie du mot cidre ?

« Quant au mot sidre, dit notre auteur, qui le tireroitde sydrae, luy don- neroit un bon parrain ? »

Longue digression à ce sujet ; il invoque, à l’appui de son opinion, l’hébreu, le grec et le latin. Ensuite vient un pom- peux éloge de la pomme :

« Quand il n’y auroit que l'odeur et senteur des pommes, on ne luy pourroit mécognoistre ou denier son insigne qualité. Les raisins n’ont rien de tout cela. »

lei l’auteur énumère les qualités médicinales de la pomme. Nous ne reproduirons pas ces détails ; car tout ce que le pré- sident La Barre a déjà dit du vin, de la bière, du cidre, des pommes, et tout ce qu’il va dire des poires et potré, dans le Chapitre 4°, est emprunté au Traité du vin et du sidre de

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Julien de Paulmier, dont nous nous sommes occupé dans le volume des Mémoires de la Société d'Agriculture, Scien— ces, Arts et Belles-Lettres de Bayeux. Voir notamment les pages 269, 272, 273, 274.

Dans le chapitre , le président La Barre parle des ta- vernes, hostelleries et cabarets. Il nous raconte l’origine des tavernes ; il nous cite les peuples renommés pour leur hos- pitalité :

« Le présent encore, dit-il, la noblesse françoise se monstre libérale et magnifique à tous passans et pélerins.»

Le christianisme a civilisé et adouci les mœurs des nations les plus barbares. Partout, dans toutes les villes, il y a des hôpitaux, et, dans les abbayes, il y a des chambres pour les étrangers. À ce propos, le magistrat de Mortain raconte une petite anecdote :

L'empereur Rodolphe premier bastit Azel, abbaye fort opulente, à cette

mesme intention de recevoir et substenter toutes sortes d’honnestes gens, et principalement les pauvres indigens et souffreteux, pour ce fist graver en lettres d’or sur la porte :

Porta patens esto, nulli claudaris honesto !

y mettant pour abbé, Martin, lequel homme mesquin et chiche voulut ap- poser une virgule après nulli, frustrant l’empereur de sa fondation : pour- quoy il fut déchassé, et l’abbaye baillée à un autre occasionna ce mot de rizée propter unum punctum Marlinus perdit ascllum, qu’on tourne abusive- ment, pour un poinct Martin perdit son asne. »

Il paraît qu’alors les tavernes ne jouissaient pas d'une bonne réputation : « D’an en an, dit notre auteur, on les deffend presque durant le divin

service, aux habitauts des villes, à jour de feste et de dimanche, et aux fo- rains, une lieue près de leur domicile.

« Nos ordonnances de François Ler, de Henry II, de Henry III les inter- disent à tous magistrats et gens de justice. »

Il paraît aussi qu'alors les hôteliers rançonnaient les voya- geurs. L'auteur s'élève avec une vertueusce indignation contre les taverniers qui vendent tout à un prix excessif :

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« Qui gaigne torsionnairement, dit-il, hazarde son âme, et fait péril de conscience, mettant malheur sur soy et sur ses bicus, et fait que ses maga- zins d’iniquités ne prospèrent guères. Qui ruinc tant de gens de ce mestier, sont leurs tromperies et surventes. À ce propos, me souvient d'un qui fai- sant fraude à ses créditeurs, passoit par mer en Angleterre, traisnant un singe avec luy, ayant une grosse bourse pendue à son col, du moslange qu’il avoit fait d’eau avec vin et sidre; son singe doucement luy arracha cette bource, et se voyant escrié de son maistre, la jeta dans la mer. Alors ce brouillon de tavernier n’eut autre chose à dire, sinon qu’on disoit à bon droit, d’où va vient, et que cet argent estoit venu de l’eau, et qu'il y estoit retourné. On le pratique journellement, que ce qui vient de flot, s’en re- tourne de marée. Dieu a estably certains progrez en l’ordre des choses, qui en font cognoistre la durée ou la mutabilité : l'équité et la loyauté en toutes choses sont moyens attractifs de prospérité et bon succez. »

Le Formulaire des Esleuz est terminé par un Traicté des espèces et monnoyes, de la matière, forme et figure el usage d'icelles, adressé à Monsieur de Montholon, conseiller du Roy en ses conseils d'Estat et privé. Ce traité, qui renferme douze chapitres, témoigne de l’érudition variée de l’auteur. Comme on le pense bien, on y rencontre de singulières opinions et certaines idées excentriques. La numismatique alors n'était pas encore sortie de ses langes. |

Le chapitre comprend du mot de finances, d'espèces et monnoyes ; le 2°, les inventeurs des espèces et monnoyes ; le 3°, de la permutation ; le 4°, la matière des espèces. Croi- rait-on que dans ce chapitre le président La Barre eût pu trouver l’occasion d'y parler du sarrasin ?

« Nous affluons, dit-il, en Bretaigne et Normandie, depuis cent ans, d’une espèce de blé noir, non cogneu ailleurs ; un apoticaire de Nantes en ayant porté par accident à Lyon dans ses paniers, leur fit acheter ce qu'il voulut, comme nouvelle semence, ayant de grands effects en médecine. Et pourquoy cela ! ils n’en avoient jamais veu. »

Notre auteur mentionne des monnaies de cuir et de carton :

« Après la prinse du roy Jean par le prince de Galles, à la journée de Poitiers, estant convenu de trois millions de francs pour Sa rançon, n’y ayant des lors si grande quantité d’or ou d'argent, comme il y auroit bien dujourd’hui que l’on a fureté les veines métalières de tout le monde, et

hi

pénétré, fouissant jusques aux enfers, au défaut d'or el d'argent, car sa rançon emporta ce qu’il y en avoit en France, furent fabriquées des espères de cuir, qui eurent, pour les apprizer, un petit clou d'argent. De ce lieu aucuns ont estimé probablement que qui auroit osté et levé quatre à cinq millions qui courent en France parmy le commerce des hommes, que le reste seroit bien pelit. C’est chose qui fut avérée, après les guerres des Anglois, sous Charles VIT, la disette d'or et d'argent fut grande en France. Depuis ce temps l'or a bien multiplié. On a veu de fraische mémoire, sous Henry IV, qu’il avoit quinze à seize millions dans ses coffres, et qne pour cela l’argent ne manquoit entre les mains du peuple, le fonds de France est inépuisable.

» J'ay veu user de monnoye de carton pour mailles autrefois à Paris, chez les boulengers, qui les bailloient et reprenoient en supplément de prix au payement du petit pain, qui estoit de sept deniers et maille. Entre cha- noines, leurs assistances sont contées par mailles de plomb ou de papier.»

Après avoir traité, dans le chapitre, du poids et mesure des, espèces, le président de l’Election de Mortain consacre le

à la forme et figure des espéces. Il y fait l'éloge des mé- dailles et en vante l’utilité.

« Rien ne conserve à l’esgal la semblance et figure des princes comme leurs monnoyes. Rien ne les fait mieux revivre en la veûe et pensée des vivans. N’avoient esté les espèces des anciens moulées sur le naturel, nous ne sçaurions à peu près qu'ils eussent csté ; leurs statues, leurs sépultures ont péri par hostilité ou par l'injure du temps; mais leurs monnoyes nous restent par leur multiplicité, et en icelles leurs représentations, leurs ima- ges et pourtraits. Monsieur le général Bigot, que je nomme par honneur, en a fait un trésor des plus riches, et en plus grand nombre que je sçache. De nos anciens roys nous n’en avons aucunes, comme s'ils n’avoient jamais fait battre monnoye, ou que venant à la couronne, les uns ayent destrnit la fabrique des autres, chose fort à regretter. Une taupe fouillant au mijieu d’un champ en la bourgeoisie de Tinchebray, l’an 1608, jetta avec la terre quelque nombre de pièces romaines d'argent et de cuivre, dont j’en ay au- cunes, d’Auguste, de Livia, sa femme, de Néron, de Vespasien, de Cons- tantin et d’autres, lesquelles confrontées avec les figures iconiques d'Onu- phrius, de Catari et d’Usperg, reviennent si bien qu'al semble qu'elles ont esté faites sur les livres, ou les livres sur icelles. De ceux qui n'ont rien fait forger ou mouler, on n’a que le nom, et encore à peine, ct des autres

nous avons le nom et la semblance, belles enseignes pour s'en ressouve- air!»

Le chapitre 7°, contient le droit de monnoye, droit de sou-

0 veraineté.—Le 8°, de la Court , juges et ouvriers des mon- noyes.—Le 9°, de l'évaluation des métaux.

Ce chapitre est très-important ; 1l intéresse vivement l’his- toire économique et financière de la France, histoire qui est encore à faire, malgré les remarquables travaux des écono- - mistes de nos jours. Le document, que nous allons repro- duire, a beaucoup de valeur, parce que le président La Barre est contemporain des faits qu'il raconte. Quand il puise ses renseignements et ses autorités dans les livres qu’il compulse, sans doute on peut et on doit se défier de son érudition mal digérée et entachée de pédantisme ; mais iei il est lémoin ocu- laire et juste appréciateur des événements de son temps. Notre auteur s'élève avec une vertueuse indignation contre les incessantes variations dans le prix des monnaies. ÎT y a un tel désordre, une telle confusion dans les espèces qui ont cours en France, que l’on se demande comment le peuple pouvait reconnaître et apprécier le grand nombre de mon- naies étrangères qui circulaient dans le pays, comment même il pouvait s’en rappeler les noms. Et certes, les valeurs di- verses, la multiplicité et les falsifications des espèces cau- saient une confusion extrême dans les relations sociales ct de grands empêchements au commerce. Ecoutez le magistrat de Mortain :

« De nostre temps, l’an 1615, qui a réglé la confusion des monnoyes es- trangères, que les Estats généraux de France, sous Louis XIIT, à qui Dieu doint bonne vie, le désordre d’icelles en fist désirer le réglement. On ne voyoit que monnoye estrangère altérée de poids et bonté, qui changcoit de prix de jour à autre, au lieu de laquelle on emportait nostre bon argent. Jamais toutefois tant d'espèces entre les mains du peuple; on vendoit, on acheptoit pour se défaire de ces espèces, chacun prévoyant et craignant Îe descry qui ne pouvoit estre que proche. Et pource qu’il n’y avoit autre ar- gent, les juges condamnoient les personnes à le prendre, qui toutefois ne s’en pouvoient aider ès receptes , et encore moins ès cours de Parlement, ils ont fait loy pour les autres, de l’escu à soixante sols, ct pour eux à soixante six. O mores, o secula! On doit la justice au peuple, on la luy vend au poids de l'or ! »

06 == Puis le Président La Barre<donne le nom et le prix des

monnaies qui avaient cours sous le règne de François E*, de Henri IE, de Henri IV et de Louis XIIT.

Le roy François, en mars 1532, par édit donné à Nantouillet, de la hausse des monnoyes, et de l’or et de l’argent, ct du transport des bonnes espèces de France, pour en forger d’autres pires et dommageables. Il réduisit néant moins l’escu sol couronné aux armes de France, à 43 sols tournois du poids accoustumé, et l’escu couronné à 43 sols, 6 deniers ; l’escu vieil à 55 sols 6 deniers ; les francs à pied et à cheval à 48 sols 7 deniers ; réaux à 47 sols 3 den. ; nobles à la rose à cent sols; nobles de Henry à quatre livres douze sols ; les angelos à 60 sols; saluz ducats de Venise, de Savoye, de F lorence, de Portugal, d’Hongrie, Sicile, Castille à 45 sols 6 deniers ; doubles ducats quatre livres douze sols ; rides 47 sols; Lyons 53 sols ; florins, Philippus 27 sols ; impériale de Flandre 22 sois 6 deniers ; Alphonsius 69 sols; Scu- tius 40 sols ; escus d'Angleterre à la rose couronnée à 44 sols ; autres escus à la rose 41 sols ; oboles de Lorraine 32 sols ; florins au trait 28 sols, tes- tons ou gros de France 10 sols ; testons de Savoye 9 sols Gdeniers ; mailles à l'aigle 8 sols 6 deniers; testons de Suisse, de Berno , de Fribourg, de Lyon, Ferrare, Gennes, Milan, florins ou Carolus de Flandres 12 sols 6 de- niers; horgues 12 sols 6 deniers ; testons de Portugal 10 sols 4 deniers; testons de Lorraine 9 sols 8 deniers ; Carolus à l’espée 10 deniers ; gros de Mets 2 sols 6 deniers ; groz d’Escosse 2 sols 6 deniers; groz d'Angleterre 3 sols, et les demis à l’équipolent ; S. Estienne de Mets 2 sols 8 deniers. Descriant du tout les ducats ct les martinelles, espèces d'argent de Char- les V, son adversaire, et les escus à l’aigle, les marabais, les brelingles, tombarez et vaches de Béarn n’estans de poids et aloy suffisant : néantmoins permet par provision, ou plustost attendant fabrication de meilleures, les niquets, liards de Lozane, et autres monnoÿes estrangères contrefaites, au prix du marc de quatorze livres, et de l'or à huict-vingts cinq livres sept sols 6 deuiers, laissant en leur cours, les dizains, douzains et trézains et demy-douzains et demy-trezains, les palars àtreize deniers, et les liards forgez à ses cours. Voilà les prix des espèces sur la fin du règne du roy François premier, qui est bien accreu depuis.

» Sous Henry IE, l’an 1582, fut une surhausse désespérée, l’escu valut quatre livres dix sols, et cent sols en aucuns endroits, par la malice du marchand et connivence du magistrat, et le teston vingt-cinq et trente sols, avec tel désordre, que si les espèces avoient esté mises un jour à certain prix, le lendemain on taschoit à les mettre à davantage ; ce désordre fut occasion d'y mettre de l’ordre : l’escu fut remis à 66 sols et le teston a 14 sols.

» Derechef s’estant fort haussées et déreiglées les monnoyes durant les

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troubles, régnant Henry IV, l’an 1692, l’escu sol fut réduit à 65 ot le vieil escu à 70: le double Henry à 7 livres, le ducat d'Espagne à 6 livres 15 sols, le double ducat de Portugal, dit millerets, à 6 livres 18 sols, et le simple à l’é- quipolent, le double pistolet d’Espagne à 6 livres 6 sols, le quartd’escu à 16 sols, le franc à 21 sols 4 deniers, le teston à {5 sols 6 deniers, la réalled'Es- pagne à 21 sols 4 deniers, et la demie à 10 sols 8 deniers, et la simple 5 sols 4 deniers, l’angelot d'Angleterre à cent sols, ducats de la nouvelle fabrica- tion à 6 livres 10 sols, albertus à deux testes 6 livres 12 sols, albertus de Flandre double 4 livres 12 sols, simple 46 sols, noble à la rose tresbuchant 7 livres 10 sols, noble Henry 6 livres 15 sols, le chelin d'Angleterre 9 sols 6 deniers, Philippes dalles de Flandre 47 sols 6 deniers, le florin de Flan- dres à deux testes 18 sols, le teston de Lorraine à 12 sols, le teston de Dom- bes 15 sols 6 deniers. Les ducatons de Florence, Pavie, Venise, Milan, Sa- voye, Mantoue, Gennes, Luqnes 52 sols, dalles de la Franche-Comté 44 sols, toutes furent billonnées, et deffendant le transport de toutes monnoyes et matières d’or et d'argent hors la France. Alors fut le marc d’or fin évalué _ à 240 livres 10 sols, et le marc d'argent à 20 livres 5 sols 4 deniers.

» Derechef l’or et l’argent s'estant encore devoyés de prix sous la mino- rité de Louys XIII régnant à présent, à qui Dieu doint bonne et longue vie, prenantsur ce l’advis des sages, pour retrancher le cours des pièces estran- géres, qui foisonnent au lieu des frauçoises, fit un descry général de toutes icelles, l’an 1614, réserve du pistolet et double pistole d'Espagne, remet- tant les espèces à leur valeur, à sçavoir, l'escu à 75 sols, qui en valoit du- rant le désordre 4 livres 10 sols, et le pistolet à 72, et le double à la mesme raison, envoyant tout le reste au billon, avec peine de confiscation et d’a- mende à qui seroit trouvé en faisant transport hors le royaume, ou récélant daos leroyaume. Ordonnance difficile à digérer , qui fut cause de grandes pertes, et du tiers aux pauvres marchands, qui avoient deniers d'emprunt ; mais qui s’est depuis observée par ressentiment des désordres passez, et qui s’observera pendant qu’on en aura mémoire. »

Le chapitre 40° parle des monnoyes et monnoyertes. notre auteur mentionne l’établissement d’une chambre des monnaies à Caen :

« L'an 1550, par le moyen de l’admiral d’Annebaut, gouverneur de Nor- maodie, fut une monnoyerie establie à Caen, qui dura quelque temps, ayant pour marque à la pile une petite croix, estant le nombre les lettres de l’al- phabet complet. Enfin négligée par les bourgeois, fut réunie avec celle de Sainct-Lo. »

Il indique aussi le point secret des monnaies : « Rouen 15, Sainct-Lo 19. »

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98 Daus ce même chapitre, il signale une curiosité monétaire :

« Furent faits, dit-il, durant les troubles de la religion, des testons à la roupie durant l’enfance de Charles IX, par les haîneux de l’église, emprun- tant leur matière des châsses, calices et reliquaires, qui sont de bon et an- cien aloy. »

Dans le chapitre 14°, de la falsification des espèces, le pré- sident La Barre raconte les peines qui étaient infligées aux faux monnayeurs : |

« La première peine des fabricateurs fut de leur couper les poings ; l’au- tre de les faire bouillir. La peine des expositeurs, pour la première fois, est du fouet, et en recheute, de la corde; peine commune à présent des faux- monnoyeurs, s’ils ne sont nobles, car je vis, l’an 1598, couper la teste à la demoiselle de Cartot, femme subtile, qui aidoit à dorer et brasser à son mary les doublons et quadruples, et me souvient qu’elle disoit que ce qu'elle et son mary, qui s’estoit sauvé en Angleterre, en faisoient, c’estoit pour se venger du roy d'Espagne, ennemy de la France , le baffouant et luy donnant sur la joue ; mais mal à propos, telle vengeance tomhoit tous- jours sur le peuple. Au mesme temps furent pendus deux bouchers ès halles à Paris, trouvez saisis de deux caques de limaille et rogneures, pour le fait des autres, qui avec leurs alambics empirent les espèces, la peine est arbi- traire. v

Le chapitre 12° et dernier a pour titre : Des métaux et munéraux, maltière commune des espèces et monnoyes. Là, nous pouvons recueillir une petite particularité historique :

Richard, duc de Normandie, au voyage d'outre-mer, fit ferrer ses che- vaux d’or par magnificence, comme de nostre temps le duc de Nevers, Charles de Gonzague, de Clèves, au voyage de Rome, l’an 1614, prince vertueux, dont le nom m'est de singulière recommandation. »

Dans ce chapitre, sont encore racontés les merveilleux ef- fets de certaines eaux :

EZ « Cogneue et commune, dit notre auteur, est cette fontaine , près Gre- noble, qui allume les torches esteintes. L’eau de la rivière de Sutile, près Clermont en Auvergne, glace ses eaux pour se faire un pont, et traverser par sur un autre. Autrefois j’ayÿ veu dans le cabinet d’un religieux à Bo- Jogne, un baston qui d’un bout estoit devenu fer, et de l’autre pierre, au milieu retenant sa nature de bois , pour avoir esté trempé des deux bouts en deux fontaines d'effets dissemblables.»

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Nous retrouvons le fameux or potable dont se moque Molière dans plusieurs de ses comédies :

« On ne se sert pas seulement d’or aux espèces et monnoyes, mais qui plus est pour remède et ingrédient salubre, et salutaire en la médecine, ês restaurans, ès confections cordiales, et tout plein de décoctions et concoc- tions, les quelles reçues au ventricule, confortent les facultez naturelles, fortifient le cœur et l’envigourent ; mais et retenu en la bouche corrige la puantour d'icelle ; appliqué sur le cœur réprime ses passions, et conforte la personne et la ragaillardit. » |

Le président La Barre égaie la monotonie de ce chapitre par une petite anecdote :

« Augurellus avait composé un poème, la Chrysopoë, ou l’art de faire de l'or ; il le dédia au pape Léon X, espérant, de luy, quelque grand présent. Ce pape advisé luy fit faire une belle bource d’un quartier de salin rouge, qu’il luy donna, disant puisqu'il savoit faire l’or, qu’il n’avoit besoin que d'un sac à le mettre. |

» À Briquebec, dit notre auteur, l'an 1603, creusant et fouissant un puits, furent béchées parmy la terre certaines pierres blanchastres, dont j'eu vis aucunes ayant veines d'argent, dont fut fait l’essay devant le roy Henry IV, estant pour lors en Normandie, mais le tout revint à néant. »

Il raconte ainsi la découverte des mines de charbon de terre, dans le Nivernais :

« Au Nivernois, l’an 1561, des pasteurs se chauffant dans un bois, met-

toient des pierres de charbon avec leurs buschettes et tisons, qui brusloient et faisoient bon feu; le duc de Nevers, Ludovic de Gonzague, estant à la chasse, s’estant retiré à l’abry durant une ondée, apperccut cela, et pour- pensant en soy qu’il y pouvoit avoir des minières de charbon de terre, y fis' bécher. Et de vray s’en est trouvé abondance. Et ne faut plus aller en An- gleterre ny en Escosse pour en recouvrer ; le Nivernois en produit suffisam- ment ; mais avec ce malheur toutefois que les pasteurs, possible les mesmes qui avoient monstré ces mines, se chauffant en l’une de ces charbonnières, y ont mis le feu, qui brusle et bruslera incessamment. On y a attiré des dérifs et dégouts, mais rien ne profite, s’'embrazent davantage, rendant une espoisse fumée, qui se voit de tous les environs, meslée le soir d’un peu de flamme. »

Je pourrais continuer encore les citations et varier les dé-— tails; mais il ne faut pas abuser. Je crois avoir montré par

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un assez grand nombre d'extraits que le président La Barre ne méritait pas l'oubli total il est tombé, et que c’est un de ces écrivains du passé qu’il n’est pas inutile ni trop en- nuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon côté. C’est donc une chose louable, selon nous, d’en avoir sauvé quelques débris du naufrage. Et d’ail- leurs, nous n’avons fait qu’obéir à une des tendances intel- lectuelles de notre temps. Aujourd’hui, on a le goût des ex- humations et des réhabilitations littéraires. L'esprit d’investi- gation s’exerce sous toutes les formes et sur tous les points. Il n’est pas une époque jusqu'ici méconnue par uve érudi- tion superficielle, obscurcie par la passion , ou laissée dans l'oubli par l'indifférence qui n’ait été fouillée et éclairée d’un nouveau jour; et ce n’est pas seulement sur les siècles les plus brillants, ces sortes de grandes routes de l’art, que l’at- tention s’est portée, c’est de préférence peut-être sur ces pé- riodes plus difficiles, plus confuses, le génie français hé- site, se hasarde dans tous les sentiers, se livre à toutes les tentatives, s’assimile toutes les substances par l’imitatiou, et réunit lentement, heure par heure, le faisceau de qualités et de forces qui doit, par la suite , soulever le monde. De cette multitude de travaux sur le moyen âge littéraire et sur le xvi° siècle. Puisse notre Etude sur le président La Barre u’être pas trop mal accueillie de ceux qui désirent la réhabi- litation d’un bon nombre de nos écrivains normands !

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SÉANCE GÉNÉRALE DU 19 Juin 1852.

Présidene de M. PEZET.

La séance est ouverte à deux heures après midi, dans le grand salon de l'Hôtel de Ville.

Sont présents :

MM. Peret, président, de Bonnechose et du Manoir, vice-présidents, Castel, secrétaire général, Lambert, archi viste, Thieulin, trésorier , de Laboïire , président de la Section d'Agriculture, Le Sueur, vice-président, Ménigot, membre honoraire, Aveline, Félix Barbey, Baudet, Belliard-Delisle père, Belliard Delisle fils, Bessin, Bourguais, Auguste Carité, Alphonse Carpentier, de Cauvigny, Chigouesnel, Coeffet, de Courson, Daon, Anatole Deshameaux, Devaux, Douesnel, Urbain Dupont, Farcy, Fouchaux, Godefroy, Guérin-Lacouture, Guilbert-Duclos, Jahiet, Joly (de Bayeux), Achille de La Rivière, Le Cavelier, Gustave Le Couteulx, Le Masle, Le Mulois, Félix Le Petit, Pierre Le Petit ( de Deux-Jumeaux), Le Sénécal, Philippe Le Sueur, Verdier, Jacques Le Verrier, Mallet (de Caenchy), Mulot, Neveux, Pagny, Pelfresne, Raisin, Regnauld, Senot, Aubin Simon, Suzanne, Talbot, Targis, Vautier Dubourg, de Vilade, Vimard, Henri Ygouf, membres.

Le Secrétaire géréral donne lecture du procès-verbal de la dernière séance, qui est adopté.

DONS FAITS A LA SOCIÉTÉ PAR :

M. le Ministre de l'Intérieur, de l'Agriculture el du Commerce : 1' An- nales agronomiques. Tome n.—Paris, Gide et J. Baudry, 1851 (octobre, novembre et décembre ); Annales du Commerce extérieur, nos 660 à 562. Paris, Paul Dupont, 1851 ; Bulletin du Ministère de l’Agri-

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culture et du Commerce. 12e année, décembre 1851. Paris, Paul Dupont.

M. Charma: Sur les fouilles exécutées au Catillon, près Benouville ; par M. À. Charma. Caen, À. Hardel, 1852, 32 p. in-8°.

M. Le Chanteur de Pontaumont : Aenteekeningen over de Rosmeisjes van Bricquebec, 1760-1789 (Notice sur les Rosières de Bricquebec ) ; par M. de Pontaumont.— Gand, Drukkery van de Gebroeders de Busscher, et Cher- bourg, Marcel Mouchel, 1851, 32 p. in-8c.

M. Le Maistre : Epineuil; par M. L. Le Maistre.